Regard critique sur une fête aux mille facettes.
Ce ne serait qu’un trivial jeu de l’esprit que d’expliquer la Tabaski à un non-initié. Sans chercher à être docte en science islamique, on pourrait simplement dire qu’elle est juste une tradition abrahamique qui se traduit par le sacrifice d’un mouton en vue de perpétuer un culte recommandé par Dieu !
Disons, en somme, que c’est du pur cultuel ! Toutefois, au-delà de l’aspect purement cultuel, la Tabaski est aussi un moment culturel -n’est-ce pas le culte est un acquis, c’est-à-dire, un élément de la culture ? De la simplicité cultuelle, l’Aïd virera dans une complexité culturelle extrême ; ce qui implique un certain besoin de regard critique.
C’est connu de tous : après le sacrifice, la viande du mouton n’est pas jetée ! Autrement dit, elle est destinée à la consommation. Ainsi, donc, elle permet, de ce point de vue, aux fidèles de faire le festin et surtout aux pauvres de manger à volonté. La raison : des études sérieuses ont montré que le Sénégalais mange 15,8 kg de viande par an ! S’il en est ainsi, en moyenne, le Sénégalais déguste seulement 43 g de chair par jour ; excusez du peu ! Considérer qu’un œuf pèse 60g en moyenne, alors… De ce point de vue, à y regarder de très près, hormis de sporadiques occasions (fêtes religieuses et familiales) pour certains privilégiés, ce n’est que le jour de la Tabaski que le Sénégalais moyen avale de la viande à satiété. Par conséquent, la Tabaski offre le moment rêvé de combler le déficit annuel en chair –pour en avoir le cœur net, demandez aux Cissé (surtout du côté de la France ou de Bakoum), Dramé (suivez mon regard du côté de Sud FM ou Gabou FM), Samb, Sylla et autres Mbayennes, grands bouffeurs devant l’éternel !
Également, la Tabaski offre un moment de retrouvailles. C’est une sorte de rendez-vous annuel en famille, entre amis d’enfance, voisins… Si vous n’avez pas vu un collatéral ou un ami pendant un bon bout de temps, la Tabaski donne la chance de le retrouver dans l’allégresse. Aussi, la Tabaski donne-t-elle l’occasion d’absoudre tous les péchés contre parents, fratrie, collatéraux, voisins, tiers… Ce qui en fait est une sorte de « ndeup » (exorcisme) généralisé où on a la chance d’effacer tous les péchés contre autrui et recommencer par la magie du « Balma aak » (accorde-moi ton pardon). On pourrait dire que la Tabaski se résume en la formule : « on efface tout et recommence ! ». On pourra dire que cette fête constitue une sorte de bassin purificateur qui lave tout, disons, un jour cathartique.
La Tabaski permet la réconciliation sans médiation. Si deux personnes sont en froid, voire à couteaux tirés depuis une longue période, l’Aïd permet à ceux qui sont en contentieux de mettre à plat leur différend, par un banal « baalma akk ». De la même manière, conscient du fait que rien ne garantit les retrouvailles pour l’an prochain, par l’artifice du « dewenati », on exorcise la mort, en prenant rendez-vous pour la fête prochaine ! La terminologie lapidaire « dewenati » qui pourrait se rendre par « à l’année prochaine », « une autre année de plus », « à nous revoir l’année suivante » … est un souhait, mieux, une prière de longévité.
L’Aïd El-Kébir donne l’occasion pour satisfaire notre curiosité : on a un bon prétexte de toquer et entrer chez n’importe qui ! L’alibi de la ziarra (visite pieuse), du baalou akk ou du ndéwéneul (étrennes), permet de faire sauter les verrous de toutes les portes. En ce jour, untel qui se barricade toujours et vit loin des regards indiscrets peut être zieuté et l’intimité de sa demeure violée sans coup férir.
La Tabaski permet aux pauvres de jouer aux riches : ils mangent à volonté un bon menu, portent des habits neufs. Les vilains -comme moi (rires)- se font beaux grâce aux coiffures (tresses, mèches, cheveux naturels), tenue d’apparat et autres maquillages bariolés, surtout… chez les Peuls !
Après avoir jeûné la veille -Arafat- pour mieux faire place à la viande, l’après-midi de la fête, ce sont des randonnées pédestres enrobées sous le prétexte de ziar et baalou akk de maison en maison aux fins de mieux digérer. Et le lendemain, pour libérer le trop-plein de viande, des matchs de football de gala ou des tann béér sont organisés tous azimuts pour permettre de dégager des calories en plus.
Au demeurant, la Tabaski permet, le moment d’un jour, de sortir de l’ordinaire en inversant -ou en renversant- la condition humaine : ce moment permet aux pauvres de jouer aux riches, aux affamés d’être rassasiés, aux vilain(e)s de se montrer beaux ou belles. On pourrait, sous ce rapport, s’accorder pour reconnaître que la Tabaski est donc un moment de nivellement social pendant lequel on ne remarque pas d’affamés, de pauvres ou de laids ! Ce qui est remarquable, dès lors, c’est que le génie humain l’a certainement instituée pour régler un certain nombre de problèmes sociétaux.
Par Ibrahima Diakhaté Makama, makamadiakhate@gmail.com
P.S : A lire dans demactu.com



























































