Nous sommes en période de vacances à Sédhiou (sud du pays). Elles sont essentiellement animées par le Navétane et le Diabandong, avec des sorties quelque peu irrégulières des kankourang. Pour corriger certains dégâts liés à ces manquements, le préfet de Sédhiou, Modou Guèye, a récemment regroupé des acteurs culturels locaux pour tenter de trouver des solutions consensuelles. Dans ce débat à la fois brûlant et sensible, Demactu a tendu son micro à Ibrahima Diakhaté Makama, plus connu sous le sobriquet de Pape Diakhaté. Acteur culturel, plénipotentiaire, professeur de philosophie, cet écrivain accepte ainsi de faire un diagnostic très profond de la question. Dans cette première partie d’un long entretien qu’il nous a accordés, il ne fait pas dans la langue de bois, identifie les problèmes, justifie la volonté de régulation de l’autorité préfectorale et ouvre des pistes de solutions. Une excellente interview-vérité…
Le 23 juillet dernier, le préfet de Sédhiou, Modou Guèye, a organisé une rencontre avec les acteurs culturels locaux dans le but de réglementer la sortie du kankourang. Étiez-vous au courant ?
Bien sûr ! J’avais reçu, par les soins de ses agents de liaison, une invitation, en ma qualité de président de l’association culturelle «Jujubaa le Bois Sacré», à déferrer à la rencontre. Mais, j’étais loin des murs de Sédhiou, malheureusement. Toutefois, le secrétaire général de notre organisation, à qui j’avais imputé l’assignation, avait honoré de sa présence la rencontre. Après, il eut rendu compte dans les moindres détails, du moins, j’ose espérer.
L’autorité administrative a avoué que la sortie du kankourang cause souvent d’énormes problèmes au niveau de la commune de Sédhiou. En tant que plénipotentiaire, peut-on savoir si vous avez fait la même remarque ?
« Plénipotentiaire » ? Je ne sais pas à propos ! En notre qualité d’acteur culturel et mandingue, nous n’avons que notre cœur meurtri pour nous indigner. En d’autres termes, nous assistons, impuissants, devant des comportements de jeunes qui n’honorent ni notre culture encore moins les pères fondateurs de la nation mandingue ! Le problème : on a eu le malheur de laisser la vie du «dioudiou» ou bois sacré entre les mains périssables de certaines personnes qui ne savent pas pourquoi sont-elles dans le champ culturel. Certains, heureusement pas tous !, ont fait du kankourang un instrument de règlement de comptes, d’autres un moyen de rente financière. Aussi, des jeunes vont-ils faire surgir le kankourang de la brousse juste pour venir à bout de leur oisiveté. Ce détournement d’objectif est source de toutes les dérives. Toutefois, pour atténuer l’accusation : il serait juste de signaler, malgré ces remarques regrettables, que les victimes sont plus du côté des dioudiou avec des attaques physiques et accidents ayant causé des homicides. Pour s’en convaincre, je vous renvoie au meurtre de Kaour et l’accident mortel de Samine, pour ne citer que ces évènements tragiques du côté du bois sacré !
La période retenue pour la sortie du kankourang s’étend du 1er août au 30 septembre de l’année afin de ne pas empiéter sur l’ouverture des écoles. Etes-vous d’accord avec cette première mesure administrative ?
Bien sûr ! Pour combler le gap (j’allais dire « gouffre ») de savoir qui nous sépare des pays du nord, il faut que nous autres pays en voie de développement évitions tout ce qui pourrait grignoter le quantum horaire. À ce titre, nous soutenons la mesure. Nous aurions pu clouer au pilori cette mesure si le bois sacré n’a pas perdu de sa superbe ! Le bois sacré, dans son essence même, est une école ! Pour désagréger la complexité de la question, disons que l’école d’inspiration occidentale instruit, alors que le bois sacré éduque. En effet, la première forme des sachants tandis la seconde moule des hommes. Tout compte fait, en guise de réponse, disons que si on veut réguler le bois sacré pour protéger les enseignements intramuros, on verra que l’école de type occidental a une primauté sur l’école du dioudiou. De nos jours, c’est l’évolution sociétale qui commande. Si on réserve la partie congrue de l’année au dioudiou, c’est dire que la circoncision a perdu une bonne part de ses curricula et la pédagogie en ces lieux souffre de pédagogues !
Si tel est votre avis, ne pourrait-on pas en déduire qu’il y a une sorte d’hiérarchisation entre ces deux écoles ?
Écoutez : L’école, sous le triptyque classe-maître, élèves ou moderne ou française, si vous voulez, est le milieu du profane, par opposition au bois sacré qui est le lieu par essence du sacré. Par conséquent, c’est la dimension du sacré qui cimente les rapports sociaux et tient les membres de la société, les uns « saintement » soudés aux autres. L’initiation fonctionne ici telle une sorte de passerelle qui permet d’entrer dans la vie adulte avec tous ses droits et devoirs. C’est, de ce point de vue, que le philosophe Alassane Ndao disait : « La puberté est marquée par le rite de passage le plus important, car, à partir de cette initiation, la personne devient « complète » dans toute l’acception du terme ». Sous ce rapport, l’initiation « complète » notre humanisation.
Tout porte à croire que vous donnez une grande importance à la circoncision. Qu’est-ce qui la rend si spéciale ?
Pas exactement ! Écoutez : la circoncision est une identité remarquable de la quasi-totalité des peuples, notamment africains. Mais, même si tous les peuples pratiquent l’opération, il y a tout de même une certaine variance dans cet invariant commun. Oui, il subsiste une particularité dans la pratique mandingue et le processus est unique en son genre. Il existe, de manière tacite, un manuel de procédure de tout le rituel qui accompagne la circoncision dans le Bois Sacré ; ce qui fait qu’il parachève le cursus de maturation de l’individu. Comprenez, sous ce rapport, qu’on ne naît pas mandingue ; on le devient. Et le mandingue sort du moule du bois sacré. Non seulement le Dioudiou permet d’inculquer le legs culturel mandingue pour permettre l’enracinement dans les valeurs qui sont les nôtres, mais il parachève le processus d’humanisation de nos enfants et les met dans les dispositions idoines pour s’ouvrir au monde qu’ils vont désormais devoir affronter. Disons simplement que le Bois Sacré enseigne la science de la société ou, si vous voulez : le vivre ensemble.
Il est proposé que le kankourang ne sortira que les week–ends, à partir du vendredi soir jusqu’au dimanche soir. Est-ce une bonne décision ? Si oui, pourquoi ?
Vous savez : le préfet est le chef de l’exécutif départemental et, à ce titre, joue pleinement son rôle régalien. Ce qui rassure et surtout charme, c’est que cette posture régalienne épouse les contours d’une démarche anticipative, disons préventive et, surtout, participative. Cette démarche éviterait ce qu’on pourrait appeler le choc des ordres : l’ordre d’un groupe social face à l’ordre du groupe État-nation. Ayant bien compris la psychosociale de Sédhiou arrimée aux normes du milieu, l’intelligence du préfet a pris ses aises pour faire régner l’ordre tout en permettant au dioudiou de s’épanouir. Le défi auquel sont confrontés tous les administrateurs qui ont été à Sédhiou, c’est comment concilier les règles d’un groupe social aux lois du pays. Pour ce faire, ils affrontent tous, tout à tour, un certain nombre de questions. Parmi elles : comment le kankourang pourrait-il causer de la violence sur des citoyens alors que l’État seul peut exercer légitimement la violence physique dans un cadre légal ? Comment Sédhiou pourrait rester un îlot de règles dans un pays où les lois doivent s’exercer erga omnes (envers et contre tous) ? En heurtant de front ces contradictions, on réalise, dérouté, que la résolution de ces problèmes est loin d’être un trivial jeu de l’esprit, elle est même d’une complexité extrême !
Mais, si nous devons nous dire la vérité et sans complaisance, nous devons affronter les questions qui fâchent. Nous devons admettre que la place du kankourang ce n’est pas la ville mais la brousse. « Kewuloo » ne se rend-il pas par « homme de la brousse » ? Dès lors, si le kankourang doit franchir les limites de la ville, cela devrait être pour des raisons bien précises, exceptionnelles. Écoutez : si ceux qui ont le mérite d’entrer dans le dioudiou pour avoir pratiqué avec franc succès les passerelles kitang, soforé, lambé, kuyang mansa (NDLR : l’écosystème du bois sacré), sont ceux qui tiennent les commandes, l’autorité n’aurait pas besoin de réguler les sorties de kankourang. Autrement dit, il y a défaillance dans la chaîne de transmission, donc une sorte de trahison du « kandeemaa siloo ». Après ce constat, il faudra faire remarquer que Sédhiou ne saurait rester une zone de non-droit laissée à la merci de mains périssables qui ont d’autres préoccupations que la vie culturelle de la ville.
Des responsables seront désormais désignés dans chaque quartier de Sédhiou pour gérer la sortie du kankourang. N’est-ce pas une manière d’encadrer sa sortie par les Sédhiouois eux-mêmes ?
Oui, c’est une manière intelligente et diplomatique de régler la lancinante question des sorties problématiques de l’être sacré. Il faut saluer cette méthode qui peut amenuiser les incidents à défaut de les annihiler. Si les gardiens du temple avaient bien joué leur rôle de passeurs, nous n’aurions pas besoin d’un corps externe pour nous demander de mettre de l’ordre. Il faudra être honnête : par moments (pas toujours, heureusement !), on constate qu’il y a des jeunes qui font surgir le kankourang de la brousse pour investir un quartier, voire une ruelle, et sèment la zizanie, empêchant fermement la libre circulation des personnes et des biens. Parfois, si ce n’est pas du tapage nocturne, ce sont des règlements de comptes tous azimuts ou un simple exhibitionnisme ! S’il en est, la nécessité de l’encadrement s’impose en vue d’éviter des débordements ou de la violence gratuite.
Propos recueillis par Abdoulaye DEMBÉLÉ



























































