Tendre le micro à Ibrahima Diakhaté Makama dit Pape Diakhaté pour parler du kankourang, c’est comme rassembler les sages d’un village de la communauté mandingue pour tenter de trouver des réponses à toutes les questions auparavant sans réponses claires et précises autour notamment de ce masque d’initiation mandingue. Dans cette deuxième et dernière partie d’un long entretien qu’il a accordé à Demactu, l’écrivain aborde tous les aspects de cet être sacré du «Bois sacré» avec une maîtrise plus que chirurgicale. «Le kankourang régulait la société, c’est lui qui est régulé aujourd’hui», regrette notre invité.
Entretien.
La sortie du kankourang est interdite dans les axes qui mènent vers la gouvernance de Sédhiou, devant la mairie jusqu’à la préfecture, ainsi qu’au niveau des postes de santé, du district de santé et de l’hôpital qui sont considérés comme des lieux sensibles. Votre avis dessus ?
À cause des problèmes récurrents, nous assistons à un renversement de la loi de la pesanteur sociétale. La métaphore pourrait faire rire, mais il n’y a rien de comique ; c’est plutôt tragique. Le kankourang, par qui émanait la force, subit à présent la force, celle de l’administration territoriale. C’est le kankourang qui régulait la société, aujourd’hui c’est lui qui est régulé. Désormais, on lui impose des franchises, des sens interdits et autres restrictions.
Au sujet des heures de sortie, elles seront limitées de 11h à 23h, sauf en cas de veillée culturelle. Est-ce que cela ne pourrait pas mettre en cause la question de la protection nocturne des circoncis puisque le kankourang joue aussi ce rôle ?
N’est-ce pas ‘sacré’ rime avec ‘secret’ ? Donc, compte tenu de la nature du sujet, je ne saurais répondre qu’en usant de paraboles et d’allégories. On raconte que les anciens instruis par les aïeux avaient voulu trouver une formule pour protéger le peuple mandingue contre les esprits maléfiques. Les mauvais esprits, s’il faut les nommer, causaient des morts massives sur les communautés sans défense, sans franchise mystique. C’est donc grâce à la prise de conscience née de l’impossibilité où se trouve le mandingue de vaincre sa propre finitude que se justifie le surgissement du kankourang. Ils se sont engouffrés dans le sacré pour produire du sacré : un être qui nous dépasse et nous domine. En affrontant le problème, le génie mandingue a fini par faire exploser le carcan du lointain, de l’inaccessible et trouver un moyen de faire voir l’invisible. En faisant surgir cet être sacré, en le faisant passer de l’ordre de l’invisible au visible, cet esprit servira de courroie de transmission entre les fils et leurs aïeux et, ipso facto, garant de la protection du peuple mandingue. Par l’artifice de l’être qui a surgi de la brousse et qui se prête à nos sens, le mandingue passera de la peur de l’invisible à la peur du visible. Au total, le kankourang se pose comme le protecteur du peuple mandingue. Maintenant, est-ce qu’il joue toujours ce rôle, je n’en ai pas la réponse !

Ne pensez-vous pas que la sortie quelque peu abusive du kankourang ainsi que les dégâts qu’il occasionne souvent est en train de démythifier son rôle crucial dans la société surtout mandingue ?
Oui : les conséquences sont énormes ! J’avais écrit un article au titre interpellatif : «Le kankourang : un mythe qui s’effondre ?». Ces délimitations dans l’espace et dans le temps contribueront, dans une très large mesure, à juguler les sorties intempestives et triviales du kankourang. Nous voulons qu’il soit respecté, alors il ne devrait pas passer pour banal : perceptible à tout coin de rue, avec de farfelus mômes en quête de quelques malheureux pécules pour acheter du thé ou des cigarettes. Ces pratiques rabaissent cet être sacré et le ravale au rang de puéril, de bouffon ! Pourquoi faire surgir le kankourang de la brousse juste pour exercer une violence gratuite sur de paisibles citoyens ? Quoi dire de ceux qui s’accompagnent avec le kankourang pour faire régner la terreur ou commettre des larcins et autres forfaits ?
Pour qu’il puisse maintenir son rôle ancestral, quelles sont les solutions que vous préconisez ?
Je pense qu’il faudrait provoquer les états généraux du kankourang, les assises (appelez comme vous voulez !), de toute manière, des conclaves pour lui donner des déterminations nouvelles qui cadrent avec le niveau de développement et les exigences du progrès social. La rencontre initiée par le préfet entre en droite ligne des réflexions à pérenniser. Toutefois, il ne faut pas rêver : l’évolution du monde ne cadre plus avec certaines pratiques, us ou coutumes. Nous ne sommes pas tenus de reproduire in extenso ce que faisaient nos aïeux, aïeuls, ancêtres, grands-parents ou parents. Chaque société, à un moment donné de sa marche vers le progrès, sécrète une certaine intelligence sociale qui assure son renouvellement. Autrement dit, nous ne sommes pas obligés de reproduire les mêmes modèles. D’ailleurs, en philosophe que je suis, je défends le progrès : nous devons avoir un certain devoir d’ingratitude envers nos ancêtres. Si les sociétés refusaient le progrès, nous ne serions même pas des maisons, nous ne porterions même pas des habits et vivraient encore dans des cavernes, vivant exclusivement de pêche et de cueillette. Maintenant, si vous exigez une réponse, disons que le kankourang devrait rester dans la brousse, son milieu d’où il avait surgi. Depuis que le bois sacré a migré de la brousse à la ville, depuis que «kintangs, soforés, lambés et kuyang mansas» ont délaissé la brousse pour trouver refuge dans les lits douillets des maisons, alors, le kankourang a commencé à heurter de front les exigences et réalités de la ville. Des sites en dehors de la ville pourraient être aménagés à cet effet. J’avais produit un document, détaillé et argumenté, adressé au maire et au président du Conseil départemental, conformément aux articles 6 et 7 du code général des collectivités territoriales, mais hélas !
Ne pensez-vous pas que les sages de Sédhiou devraient eux-mêmes reprendre en main la question de cet être sacré avant que ça ne devienne une affaire exclusivement de l’État ?
Les sages devraient assumer et assurer leur rôle de passeurs jusqu’au bout. C’est ça la voie du «kandeemaa». L’hymne du bois sacré «Silawoo kandeemaa» est une invite à la préservation et à la perpétuation du legs des pères fondateurs de la société mandingue. Ils ne sauraient s’en dérober sans devoir en répondre devant leur tribunal de conscience. Aussi, faudrait-il admettre que les exigences de la religion musulmane et le sort trivial réservé au kankourang en sont les principaux mobiles.
Si le kankourang est démythifié, la faute incomberait à qui selon vous ?

(Sur un ton sec) À moi, à toi, à la société mandingue, à tout le monde, avec des responsabilités à des degrés au prorata. Je pense que les évènements tragiques de 1988 ont joué le rôle de basculement vers un nouvel ordre mandingue. La profanation d’un kankourang avait fait voler en éclats cette croyance irréligieuse profondément ancrée dans les consciences populaires. Et l’estocade finale était venue de Marsassoum, avec Solo, à l’espace de quelques mois seulement. Ces évènements malheureux ont déterminé, pour toujours d’ailleurs, le sens de l’aiguille de la balance par l’effet d’un poids si lourd que le kankourang a fini par tomber de son piédestal ! Depuis ces malheureux évènements, le monde mandingue, pas toujours remis de ses esprits, vire vers un basculement de valeur : le kankourang passe de sacré à profane, de vénéré à chahuté, du sérieux au ridicule. Le monde mandingue, vivement heurté dans sa conscience collective, avait subi un chaos mental auquel il n’a jamais pu se relever. Alors, si vous voulez trouver le coupable, cherchez l’erreur !
La mainmise de l’autorité préfectorale sur le kankourang ne pourrait-elle pas réveiller de mauvais souvenirs de ces évènements douloureux vécus à Sédhiou il y a un peu plus de 30 ans auxquels vous faites allusion ?
Oui, oui ! De très douloureux souvenirs ; des souvenirs cauchemardesques ! Ce qu’on a appelé communément «Sédhiou makat bayoo», entendez par là «Sédhiou lave l’affront», c’était passé exactement les mercredi 31 août et jeudi 1er septembre. Deux jours d’émeutes qui heurtent encore la conscience collective mandingue et surtout sédhiouoise. Pour l’histoire, un gendarme avait profané un kankourang le 31 août 1988 entre 17 et 18h, la suite appartient à l’histoire et …quelle histoire ! Pour en savoir plus, confère à mon livre «Le bois sacré», publié aux éditions Baudelaire en France. Il faut tout faire pour éviter ces malheureux évènements. En sa qualité d’administrateur, je présume que le préfet a dû être briefé sur la question. Également, il a dû comprendre la sociologie du milieu, en bon administrateur civil.
Avec l’immixtion de l’autorité administrative dans la gestion locale de ce mythique masque, peut-on s’attendre un jour à son interdiction totale chez nous ?
Je ne suis ni un confident ni un ami du préfet, même s’il avait été un bon voisin au sens africain du terme. Autrement dit, je ne sais pas exactement ce qu’il pense de cette affaire de kankourang. Mais, veuillez bien me croire : il aurait aimé faire autre chose que s’occuper de problème de kankourang. En d’autres termes, c’est dire que c’est une affaire d’une complexité extrême ! Je postule qu’il est animé de bonnes intentions à propos de cette épineuse problématique et sa démarche à la fois préventive et participative me conforte fermement dans ma conviction. Je puis vous dire qu’interdire le kankourang serait une grosse erreur d’appréciation. L’année dernière, j’avais publié un article intitulé «Réguler oui, interdire non !». Tout le monde réalise que le monde sportif est plus violentogène que l’espace culturel. Pendant les combats de lutte et les matchs du Navétane, on note des agressions physiques, des batailles rangées, voire des victimes. Pourtant, dans sa posture régalienne, l’État trouve toujours les moyens de les encadrer en vue d’amenuiser les problèmes à défaut de les annihiler. On pourrait en faire autant pour le kankourang.
À vous entendre argumenter, tout porte à croire que ce rite d’initiation mandingue constitue un véritable enjeu ?
Le Kankourang est un véritable enjeu politique, mais pas au sens partisan ou coloré du terme. Je vais vous livrer une partie de mes recherches sur le kankourang. Croyez-moi, du fait de sa dignité de sacré, il est une puissante arme de domination ou contestation. Et, à ce titre, il peut servir à perpétuer un ordre social ou le faire contester ! Pour le reste, je vous renvoie à mon livre «Le bois sacré». À titre d’illustration, les personnes âgées s’appuient sur le kankourang pour asseoir leur domination sur les jeunes, les jeunes usent du même artifice pour assurer leur suprématie sur les femmes. On pourrait en dire autant de la communauté mandingue qui pourrait, par le magnétisme rassembleur et galvaniseur, se dresser contre l’autorité politique. Les évènements tragiques de 1988 et ceux naguère sont éloquents à ce titre.
Le Diambadong (danse des feuilles) sans le kankourang pourrait-il avoir la même dimension ?
Non ! C’est comme qui dirait un match de foot sans ballon ! Un Diambadong sans le kankourang n’en est pas un ! Le kankourang est un ascenseur émotionnel dans le milieu mandingue. Vous savez : le kankourang est l’élément central de tout ce qui se fait dans le bois sacré. On ne saurait l’occulter et en aucune manière ! C’est un véritable ascenseur émotionnel !
Avez-vous des recommandations à faire ?
Je ne pense pas avoir la dignité, le grade ou qualité pour donner des recommandations ! En d’autres termes, sur ce sujet, ma voix ne fait pas autorité. Maintenant, en simple héraut, si vous voulez un avis de chercheur dépositaire de legs à propos de bois sacré, je dirais que la question du kankourang se pose telle la métaphore d’un îlot de règles d’un groupe donné dans un océan de lois d’un pays qu’est le Sénégal. S’il en est ainsi, le grand défi qui se pose, c’est comment dans un océan de lois, préserver un îlot de culture ! Le problème n’est pas simple ; il est même d’une complexité extrême ! Vous savez, les questions inhérentes au bois sacré avec son élément central, le kankourang, relèvent des croyances terrestres, mais des croyances tout de même ! Et, dès lors que ce sont des questions liées aux croyances, il faudrait les aborder avec circonspection. L’humain est l’être qui est prêt à donner sa vie pour des choses auxquelles il croit. Heidegger ne disait-il pas que l’homme est l’être des lointains. Il ne faut pas toucher au sacré. Par ailleurs, ce qui donne à la fois force et originalité au sacré, c’est qu’il est inaccessible. On ne peut pas toucher au sacré puisqu’il y a un rapport de type vertical entre les hommes et ce qui incarne la sacralité. La dimension du sacré est si présente et si pesante, que le champ social mandingue se structure effectivement selon l’ordre du sacré. Autrement dit, cette dimension du sacré renforce et perpétue la société qui, par cet artifice, se renouvelle sans cesse. C’est là, nous semble-t-il, où résiderait toute la pertinence du bois sacré qui tisse sa toile autour de cette grande particularité : le «pacte social» est intimement lié au sacré qui justifie et perpétue son ancrage dans les consciences populaires. Dès lors, il faille qu’il y’ait une coexistence pacifique entre l’espace sacré qu’est le bois sacré et l’espace profane qu’est la ville. La conception du monde, chez le mandingue, implique la distinction du sacré et du profane. Sous ce rapport, en édifiant un bois sacré, le mandingue veut ériger un espace distinct de l’aire profane qui est le lieu du familier, de la banalité. On verra qu’il subsiste une démarcation nette avec l’enceinte du Bois sacré qui est le domaine par excellence de l’étrangeté, du sérieux, de la soumission, de la révérence. C’est avec ces lunettes qu’il faudrait regarder la question du kankourang pour éviter toute conflagration sociale.
Propos recueillis par Abdoulaye DEMBÉLÉ
























































