Le retour à la fédération a été exigé par le ministre des Sports, Khady Diène Gaye, au nouveau président du Comité national de gestion (CNG) de la lutte, Malick Ngom, à la fin de son mandat d’un an. Question : une fédération s’impose-t-elle réellement pour une meilleure gestion de la lutte ? DemActu a mené l’enquête pour vous.
Les structures de gestion de la lutte sont de deux types : la gestion de type fédéral (fédération) et la gestion de type d’exception (comité de gestion de la lutte ou CNG).
Le ministre des Sports d’alors, Ousmane Paye, avait constaté les limites de la réforme introduite en 1990 par son prédécesseur, Abdoulaye Makhtar Diop. Une réforme qui avait instauré une dualité dans la gestion de la lutte avec la création de deux comités : un Comité d’administration et de contrôle de la lutte avec frappe et un Comité national provisoire chargé de gérer la lutte amateur. En 1994, le ministre Ousmane Paye avait organisé à l’hôtel Novotel une journée d’étude afin de réfléchir sur les destinées de la lutte. Les spécialistes conviés à la rencontre avaient recommandé au ministre Ousmane Paye, un retour à une gestion de type d’exception. C’est ainsi que le CNG a été installé par l’arrêté ministériel n° 2020, du 21 mars 1994, pour une durée de deux ans.
CNG : postes nominatifs à la place de postes électifs

La fédération se réalise à partir de la base. Dans les départements, on parle de districts, dans les régions de ligues. Et au niveau national, on parle de fédération. Avec la fédération, le bureau est élu lors d’une Assemblée générale sur une majorité dégagée. Aujourd’hui, tel n’est pas le cas dans la lutte. Ancien premier vice-président du CRG de Thiès chargé de la lutte avec frappe, Pierre Mbarkhane Gomis a assisté à la vie de la fédération de lutte sénégalaise. Il a eu aussi la chance d’assister à la création et à la mise en place du comité exécutif chargé de gérer la lutte, le CNG, depuis 1994. Il fait partie des premiers responsables des CRG (Comité régional de gestion) dans la région de Thiès. Il a été le président du CDG (Comité départemental de gestion de la lutte) de Thiès et membre du CRG de Thiès de 97 à nos jours. Au sujet du fonctionnement d’une fédération, il explique : «Nous ne détenons pas des postes électifs. Nous détenons des postes nominatifs. Avec la fédération de lutte, le bureau est élu à travers les membres qui constituent les écoles ou écuries de lutte». Comment arriver à une fédération ? Lorsqu’on pose la question à Barkhane Gomis, il soutient que c’est facile : «L’État qui avait le pouvoir et les prérogatives de décider de dissoudre la fédération, a les mêmes prérogatives de pouvoir un jour d’arrêter un comité et d’instaurer la fédération». La fédération est plus autonome. Si aujourd’hui le président Malick Ngom est un président de fédération, il n’allait pas dépendre de façon hiérarchique du ministère des Sports. Le CNG agit au nom de l’État. Si le CNG parle, c’est le ministre des Sports qui parle. Si le CRG parle, c’est le gouverneur ou l’inspecteur des Sports qui parle, argumente Mbarkhane Gomis. Le ministre des Sports peut faire passer le CNG à une fédération. En quoi faisant ? En alertant le CNG qui, à son tour, alerte les CRG en leur demandant de se préparer à aller vers la mise sur pied d’une fédération de lutte. On pourra se préparer au projet envers les écuries, les acteurs comme les lutteurs, les amateurs, les managers, les arbitres, les techniciens,…Tout compte fait, l’on ne peut pas se lever un beau jour pour dire qu’on doit dissoudre le CNG pour passer à la fédération. La question que certains acteurs se posent, c’est de savoir si dans une fédération des composantes telles que les managers et autres continueront-ils à exister ? Les spécialistes que nous avons interrogés assurent que rien ne va changer dans le fonctionnement de la lutte. «La seule différence c’est que là tu es élu, alors que là-bas tu es nommé. Sinon rien ne va changer dans le fonctionnement. Que ça soit le promoteur, le manager, l’arbitre, l’amateur, l’entraîneur,…toute la famille de la lutte continuera à être gérée par la fédération», vitupèrent plusieurs spécialistes.
Fédération : difficultés pour sa mise en place
Il est plus facile de gérer la lutte avec le comité que de la gérer avec la fédération. L’autonomie des uns et des autres va pousser les gens, avec l’utilité et l’importance de la lutte en matière financière, de gérer les composantes de la lutte. «J’étais le président du CDG de Mbour sur proposition d’un ancien inspecteur des Sports. Le Préfet avait décidé de m’enlever au poste de président pour mettre une autre personne. Mais il ne pouvait pas le faire en ma qualité de président de Syndicat du transport routier. Donc, il est plus facile de gérer la lutte avec le comité», fait savoir M. Gomis. Ceux qui défendent la gestion de type d’exception estiment que le CNG est parvenu à faire des résultats positifs que la fédération n’a pas donnés. Si l’on revient à une fédération, il sera très difficile d’arriver à des résultats escomptés, affirment plusieurs anciens dirigeants de la lutte. «Passer à une fédération, cela ne doit même pas constituer un objectif pour le CNG. Il y a des disciplines sportives qui s’adaptent bien à la structuration d’une fédération. Ce n’est pas le cas pour la lutte», avertit l’historien de lutte établi à Thiès, Hamidou Diallo. L’on a plusieurs fois tenté, du CNG au CNP en passant à la fédération, ça n’a pas marché. Depuis l’avènement du CNG, d’aucuns estiment que la lutte marche mieux. C’est fort de cela que des gens laissent entendre que la lutte est une discipline sportive qui s’adapte bien au comité national de gestion. L’objectif du CNG, c’est de gérer la lutte, de promouvoir toutes les formes de lutte. Faire en sorte que la lutte puisse devenir un sport développé au Sénégal et pourquoi pas un sport qui va rayonner à travers l’Afrique et le monde entier. «Je crois que c’est ça l’objectif. Le but ne devrait pas être de devenir une fédération», préconise Hamidou Diallo, qui était également président du Crg de Thiès avant de démissionner. Inspectrice départementale des Sports de Mbour et présidente de la Ligue de handball de Thiès, Tihida Camara Badiane est d’avis que la lutte est spécifique. Donc forcément, il y a des difficultés de passer de CNG à Fédération. «Mais si au départ, on accepte de formaliser toutes les écuries. Que ce travail à la base soit fait correctement, comme on le fait dans les autres associations sportives. Si on ne permet pas des licences individuelles et que tous les athlètes qui veulent lutter puissent avoir une licence au nom d’une écurie qui soit bien affiliée, cela peut être possible», se convainc-t-elle. Et d’ajouter : «Le CNG et toutes les composantes de la lutte doivent revoir les textes en les actualisant ou modernisant pour que la lutte soit reconnue au plan international. Le sport est une industrie, il est générateur de revenus. Il faut donc qu’on la modernise. Il y a des démarches préalables à faire pour en arriver à une fédération de lutte».
De 1994 à nos jours : les acquis du CNG

La première innovation majeure que le CNG avait introduit, c’était la licence / assurance. Cela n’existait pas avant. Les lutteurs, sous l’influence du mystique, rechignaient à déposer un dossier. Ils ne voulaient pas que leurs adversaires connaissent leurs vrais noms. Le CNG a réussi à imposer cette licence. La deuxième innovation concerne la promotion des autres formes de lutte. L’équipe de Alioune Sarr avait la mission de redynamiser la lutte sous toutes ses formes (lutte traditionnelle avec frappe, lutte traditionnelle sans frappe, lutte olympique). Une mission que Dr Alioune Sarr avait accomplie avant d’être débarqué en 2020. L’ancienne direction technique nationale dirigée à l’époque par Abdou Badji, avait réussi à remonter les différentes formes de lutte avec toutes les composantes. À ce titre, elle avait réfléchi sur tous les profils : le profil du lutteur, du manager, de l’écurie, de l’école de lutte. Son seul hic, c’est qu’il n’y avait jusque-là pas de profil de l’entraîneur, de l’amateur ou du micro central. Pourtant, ces trois acteurs font partie des composantes de la lutte. Il a fallu attendre l’arrivée de l’équipe de Bira Sène pour que les coachs puissent avoir leur statut. Ancien inspecteur départemental des Sports de Tivaouane, Baye Ibra Loum affirmait que «la politique du ministre, c’est d’arriver à ce que certains CNG soient érigés en fédérations. Mais le problème fondamental, pour y arriver, il faut que les gens soient élus à la base. Au niveau du CNG, il y a les CRG. Il y a aussi ce qu’on appelle les CDG. Les membres ne sont pas élus. On a donc de grandes possibilités pour avoir la transformation de CNG en fédération. Cela est possible si le ministre des Sports change les textes».
Pour Baye Ibra, cela va être difficile. Parce qu’au niveau du football, ce sont les ligues qui proposent avec les équipes de football. Elles proposent leurs membres en districts, en ligues et en une fédération. Au niveau de la lutte, ce n’est pas possible car les écuries ne font pas l’unanimité. On les compte par compte-goutte. Par exemple au niveau de la région de Thiès, il y avait 25 écuries. Tivaouane n’en disposait pas. Mbour peut-être en disposait. C’est cela le grand bémol. Le problème de la lutte, c’est que les écuries, à la base, ne fonctionnent pas comme il se doit. On a des problèmes d’élections. Mais si aujourd’hui chaque département dispose des écuries, ce sera possible. CNG plus utile que fédération?C’est deux formules et tout dépendra de l’orientation. Au niveau des fédérations, une assemblée générale se tient chaque année. Alors qu’au niveau du CNG, ils ont des mandats de 2 ou 4 ans renouvelables chaque fois. Si les gens sont un peu à l’aise dans la manière où la lutte est gérée par le CNG, ils ne vont pas vouloir qu’on en soit arrivé à une fédé. En réalité, peu d’acteurs de la lutte veulent passer de CNG à fédération. À la place, ils disent souvent qu’on doit changer l’équipe dirigeante. Qu’en pense le journaliste sportif, Serigne Mour Diop ?«Ce sont les clubs qui constituent une fédération. Et dans le cas de la lutte, la mauvaise organisation des écuries (clubs) ne permet pas encore de passer à une fédé. Même sans CNG, un simple bureau chargé de la lutte peut administrer cette discipline».
Par Alioune Badara TOURÉ


























































