Deux semaines après la finale inédite de la zone 1 de Sédhiou, les commentaires ne se sont pas estompés, bien au contraire ! Si l’ASC Mansacounda a battu celle de Yaakaar par un score de 3 buts à 1 ; sans appel ! Toutefois, ce qui est en appel, en sempiternel épilogue, ce sont les records battus en tout : nature du derby, affluence au stade, ambiance avant et après match, organisation matérielle et, surtout, … le fort taux mystique. Ce qui fait qu’après cette confrontation mystique qui la rend mythique, les supporters des uns accusent les dirigeants des autres de pratiques maraboutiques à outrance. Ce qui en fait une finale de tous les excès ! Demactu a voulu en savoir plus et a mené enquête.
La finale qui a opposé l’ASC Mansacouda à celle de Yaakaar a tourné en faveur de la première entité sportive ; c’est connu ! Mais, ce qui n’est pas bien connu et qui fait de cette confrontation mitoyenne une finale pas comme les autres, c’est la pléthore d’opérations mystiques dans lesquelles le match s’est englué. C’est le propre des navétanes nous dira-t-on ! Tout de même, des excès ont été commis de part et d’autre ! Ce qui fait qu’il y eut eu plusieurs matchs … dans le match !
Le match des coqs sportifs !
On connaît tous le coq sportif équipementier ou autres à l’image du coq gaulois. Mais, ici la métaphore renvoie plus au caractère matinal de l’oiseau de la bassecour, plutôt qu’à son référentiel sportif. Imaginez, un peu : le jour de la finale, les joueurs des deux équipes ont foulé la pelouse avant même l’aube ! Comment ont-ils eu cette idée saugrenue d’être si matineux ? Ils semblent tous sacrifier aux indications des charlatans qui garantissaient la victoire à l’ASC qui se trouverait dans l’aire de jeu au moment où le jour point. En voulant se conformer à ces indications divinatoires, chaque formation postula être la première au stade ; la suite on la connaît ! Résultat : les joueurs se retrouvèrent nez à nez dans le stade aux premières lueurs du jour ! Ainsi, à l’image du coq, ils se sont levés plus tôt que d’habitude. Pourquoi être si matutinales, alors que les formations sont convoquées à 16h et 16h 15 ? De toutes manières, les joueurs ont envahi le terrain dix heures plus tôt et ont pris leurs aises aux encablures du terrain ! En dépit du froid qui a régné et les conditions d’accueil, les acteurs n’ont eu cure ! Ils ont tenu à être là et à y rester jusqu’au moment d’en découdre ! L’ASC Yaakaar a dû convoyer, via un tricycle, des matelas au stade, en vue de permettre à ses licenciés de se reposer, martyrisés qu’ils sont, déjà, par les excès de charges physique et émotionnelle !
Le match des lutteurs

C’est une préparation mystique digne d’un combat de lutte que nous ont livré les deux protagonistes. D’après certaines indiscrétions – à porter crédit ou à vérifier – ce sont des dizaines de bouteilles de 10 ou 20 litres qui ont été convoyées au stade pour des libations et autres bains occultes. Tels des lutteurs, les joueurs ont versé des dizaines de litres sur leur corps qui ont souffert le martyr face au froid de canard, en cette matinée où le mercure est en deçà de 20 degrés C. Ces libations ont été renouvelées toute la matinée durant. Même des mortiers furent amenés au terrain. Sur recommandation d’un marabout, des fragments de cet ustensile sur lesquels sont inscrits des « khatims » [pratiques liturgiques pour influer sur le destin] furent incinérés et la poudre recueillie diluée dans de l’eau pour d’autres lavages tous azimuts ! À cela, il faudra ajouter des décoctions de plantes et autres potions magiques, à ingurgiter ou masser sur la tête et ou autres parties du corps. Comment oublier ces offrandes de colas, de lait caillé, de biscuits, de pains, des pièces de monnaie ? Quid des animaux en sacrifice pour attirer en sa faveur les dieux des stades ? Que dire des supporters – pris individuellement – qui consultent les marabouts et font des offrandes et autres sacrifices à leurs frais ? Combien pourrait-on évaluer les dépenses mystiques ?
Le match des sorciers
Au téléphone, j’échange avec l’entraîneur de l’ASC Mansacounda, aux fins d’en savoir un peu plus, à propos de la légendaire pratique mystique et, surtout, le coût. Il me répond : « Moi, je ne m’occupe que de choses strictement sportives, comme les aspects physiques, techniques et tactiques. (Rires) […] ». J’insiste. Puis, il lâche tout de go : « Tu sais bien comment cela fonctionne pour avoir été, toi-même, un grand dirigeant d’ASC ! Tu sais mieux que moi que, pour qu’une ASC réussisse, il faut trois grands piliers solides : le côté sportif, le côté administratif et l’aspect mystique ! À ce titre, nous n’avons rien négligé. Mais, si tu veux en savoir plus, rapproche-toi de notre responsable de la commission mystique ». Ce qui est fait ! À la question « combien aviez-vous dépensé en opérations mystiques pour cette finale ? », Mamadou Ndiaye de l’ASC Mansacounda a répondu, après un petit sourire : « un peu plus de 250.000 ! ». Je ne suis pas satisfait de la réponse – et il a remarqué – du fait de toutes les pratiques mystiques relatées çà et là. J’insiste. Il finit par enchaîner avec un rire malicieux : « Je ne saurais dire exactement, mais entre 250.000 et 300.000 ! ». Un de ses amis présent pendant l’échange précisa : « Compte non tenu des pratiques mystiques individuelles en ‘’lastakhaar’’ [pratiques divinatoires] et les offrandes pour conjurer le mauvais sort et attirer la chance en notre faveur, on ne saurait dire exactement. Ce qu’il faut retenir, c’est que c’est beaucoup d’argent, à vrai dire ! » Un peu libéré par l’intervention de l’ami, il se lâche : « À l’échelle de la saison, nous avons dépensé le million et suis sûr qu’il y a des ASC qui ont dépensé beaucoup plus que nous ». Un autre membre de l’ASC Mansacounda renchérit : « On sait que Yaakaar a dépensé beaucoup plus ; Bamba est trop versé dans le mystique ».
Cap sur Yaakaar ! Yiriwaa est l’endroit le mieux indiqué. Paco Seydi, Séckou Sakho, Ousmane Seydi… Ici, personne n’a pipé mot ! Peut-être, toujours sous l’emprise de la défaite. À beau creuser, on te renvoie à untel ou autre ! Quelqu’un souffle à l’oreille : « On a dû avoisiner les 500.000, qui sait ? » Avant d’ajouter : « il faudra lui demander à Bamba ; il gère aussi le mystique ! ». En vain ! On obtiendra qu’un sourire froid ! Puis, on souffle à l’oreille que, pour Yaakaar, c’est Amed Mané le « vrai sorcier ». On n’a pas cherché : il nous a trouvé sur place ! À la question du coût des opérations, il n’a pas voulu avancer un chiffre. Toutefois, il confie : « À la vérité, nous avons beaucoup dépensé ! Nous voulions gagner la coupe et aucun sacrifice ne fut de trop ! J’avoue que nous avions commis des folies. Nous devons notre perte, à la dernière minute, à une erreur de casting de marabout. Cela nous a déstabilisé, les joueurs encore plus. On nous a sorti, on ne sait où, un marabout qui nous avait posé un lapin, naguère ».
Le match d’un marabout entre deux ASC !
Une enquête dans le quartier a levé un coin du voile sur cette affaire. Ce qui apparaît, c’est que ces formations ont des dirigeants et des supporters enchevêtrés. La proximité et les parentés alambiquées ont beaucoup joué en faveur de fuites d’informations qui poussent l’autre à contrecarrer, voire à déjouer les plans mystiques de l’adversaire. En fin de compte, il ne subsiste pratiquement pas de secret entre elles. Car, ce que fait l’une reste transparent pour l’autre et vice versa. On pourrait même dire qu’elles sont des vases communicants. L’autre problème, à l’origine de ces excès, c’est que ces deux ASC ont eu finalement, et à quelques heures du match, le même marabout ! Des dirigeants d’une ASC ont voulu retourner un marabout et le faire travailler en leur faveur ! Cela explique beaucoup ; mais pas tout ! Selon certaines indiscrétions, à la veille du match historique, un des dirigeants de l’ASC Yaakaar a re-fouetté une piste maraboutique à quelques encablures de Diendé (nous tairons le village et le nom, pour ne pas faire une publicité !). On pourra alors comprendre, pour quelle raison ces formations ont eu à adopter les mêmes attitudes et verser dans des excès de toutes sortes ! Tout semble clair : les gestes matutinaux le jour du match, les libations à l’excès et l’érection de quartier général au stade, en lieu et place d’un regroupement classique dans le quartier.
Le match des supporters
Autre fait marquant de ce match de tous les excès, c’est le ralliement du stade dès la matinée ! « Si les joueurs sont au stade depuis l’aube, nous autres supporters doivent emboiter le pas, juste après », me confie une supportrice de l’ASC Mansacouda. De ce point de vue, chose du monde la mieux partagée entre les supporters des deux formations en ce jour, dès dix heures, le stade fut envahi et à 13h, il fallait faire gaffe pour avoir un billet et penser trouver une place ! Avant le match, tous les blocs de tickets étaient épuisés et toutes les places furent occupées ; il fallait jouer des coudes pour avoir un angle de vue du match. La tribune réservée à l’ASC Yaakaar est remplie dès midi. Une heure après, celle de Mansacounda afficha le plein ! À 16heures, c’est déjà l’apothéose et l’ambiance au paroxysme ! Si ce phénomène est observé dans d’autres coins du pays, c’est juste du fait de l’éloignement par rapport au stade, en vue d’éviter les embouteillages. Le cas de Sédhiou ne s’expliquant que par l’enjeu. Yaakaar est restée 8 ans durant sans glaner de coupe, alors que Mansacounda a attendu 12 ans !
Le match des Sédhiouois de la diaspora
Ce qui fait le charme de cette finale, c’est, surtout, l’intérêt des expatriés. Des dispositifs numériques ont permis aux Sédhiouois de l’étranger et hors de Sédhiou, en général, et les supporters des deux équipes éloignés, en particulier, de suivre le match …en direct. Au moins trois chaines professionnelles ont retransmis en direct : DEM TV, Sédhiou 24, Bloc News. À ces lucarnes, il faudra ajouter les écrans personnels qui ont fait des lives. Ces retransmissions ont permis de créer une sorte de fusion entre les équipes et leurs supporters disséminés à travers le Sénégal et dans la diaspora. Un d’eux, Séfo Kouyaté dit Ice, de l’ASC Mansacounda, s’est exulté au téléphone en ces termes : « J’ai suivi le match en direct ! J’ai suivi la remise des trophées ! J’ai suivi les manifestations dans le quartier ! Ce jour, j’ai eu l’impression que j’ai gagné beaucoup d’argent ! J’ai cru revivre la victoire du Sénégal en coupe d’Afrique. C’est dire que j’ai ressenti une chose extraordinaire ! ». La magie du direct a fait que la diaspora a été l’absente la plus présente. À signaler que la touche des expatriés a donné une bonne dose d’agrément à cette finale inédite. De part et d’autre, les contributions ont été substantielles. Les envois de l’étranger ont permis, non seulement, d’arrondir les frais de préparation du match, aussi et surtout, de payer les factures de maraboutage et autres sacrifices.
Par Ibrahima Diakhaté Makama

























































