À la fin des années 90, Sédhiou ne dormait jamais quand le rap résonnait dans ses rues. Au cœur de cette révolution musicale, un nom éclatait partout : Ibrahima Diakhaté Makama, alias Pape Diakhaté. Entre les murs du Fort Pinet Laprade et les scènes enflammées du mythique « Pakao Démon Rap », il a façonné l’identité musicale d’une génération. Dans son témoignage, chaque anecdote pulse, chaque souvenir respire la passion, la culture et l’énergie d’une jeunesse prête à tout pour se faire entendre. Une plongée dans l’histoire vivante d’un homme qui a transformé des rimes en héritage culturel. Interview-souvenirs !
Pape Diakhaté, vous êtes une figure emblématique du paysage culturel de Sédhiou. Pouvez-vous nous parler de votre attachement au Fort Pinet Laprade et à votre engagement pour la jeunesse ?
Bien sûr. Le Fort Pinet Laprade représente pour moi un symbole de mémoire et d’histoire locale. Mais mon vrai engagement, c’est avec les jeunes. À travers des projets culturels comme le Pakao Dinké Rap, ou Pakao Demon Rap (PDR), j’ai voulu créer un espace où ils puissent exprimer leur talent tout en restant encadrés.
Comment est né le groupe Pakao Dinké Rap, le fameux PDR ?
Le « PDR » (Pakao Dinké Rap ou Pakao Demon Rap, selon les versions) fut créé en 1996. Le groupe est né d’une fusion entre « Lakalé » et certains membres de « Black Révolution » et de « Daa Mansa Wulabaa ». Tiek fut le premier à me rencontrer à Traorécounda pour me proposer le poste de manager de Lakalé, dont il faisait partie. En voulant me désigner, avec l’accord de ses pairs, il souhaitait que le groupe franchisse un cap et devienne le meilleur de la région, voire de la Casamance. Je lui avais dit, d’un ton sérieux : « Pour qu’il y ait un grand groupe, il faut deux choses. Premièrement, sortir du cloisonnement de quartier (Kabeumb/Héramankono) pour un rayonnement communal, voire régional. Deuxièmement, réunir les meilleurs rappeurs de Sédhiou. » Je lui ai également rappelé : « On ne saurait faire d’un âne un bon cheval de course, fût-on un excellent jockey ! Le meilleur groupe doit être composé des meilleurs. » Le message fut bien reçu. Quelques jours plus tard, il revint m’informer que Nfally Goudiaby, alias Dji, de Black Révolution, et Boy Diop, alias A.D Lamp Fall, de Daa Mansa, avaient accepté de les rejoindre pour un grand projet. « On fait du meilleur avec les meilleurs ! », m’écriai-je, satisfait. Et alea jacta est ! Nous nous réunîmes au « Seeloo » (Ndr : boîte de nuit) pour formaliser le groupe. Les rappeurs : Petit Sarr (Big Fallaman Bamba), Am Mbaye, Youssouf Ndiaye (Black Tiek Démon) ; les danseurs : Malan Seydi (Beugs Big Démon, devenu Raggaman), Abdou Karim Diémé (KG), Chérif Touré (Zé Démon), Attigou Badiane (Atti) ; l’équipe technique, composée de feu Moctar Diallo (DJ MD), Ibrahima Sadio (DJ Pla), Sissao Faty (DJ Kédougou), Jules Sonko, Ayib Daffé et son frère Pape Cheikh, Chérif Sadio, Alkaya Cissé Euzeu (Za), Ibou Laye Anne et son frère Modou, Siga Traoré, Ouzin Seydi, Solo Sy (Rigliz After), Pape Ndiaye (Lapson) et moi-même. Le groupe comptait aussi des filles : Bébé Seydi, Fatim Sadio, Diénaba Diémé, les sœurs Awa et Amy Dramé, ainsi qu’Aïda et Tida Sadio. C’est dire qu’il y avait plus que du rap : c’était un véritable projet de vie collective.
Et comment le nom « PDR » a-t-il été choisi ?
J’eus proposé le nom « PDR », accepté à l’unanimité. Le groupe naquit ainsi. J’avais simplement mis mon expérience au service des jeunes. Je ne suis donc pas le fondateur du PDR, contrairement à certains dires qui me présentent aussi comme l’initiateur du rap à Sédhiou… ce qui est inexact. Je n’ai jamais chanté, je n’en avais pas le talent. Toutefois, dès 1991-1992, au lycée Ibou Diallo, avec un camarade dakarois, fils de douanier nommé Sadi, nous écrivions des textes. Lui se produisait en public, moi je rappais en privé, entre amis, autour du « barada » (théière). Ainsi, si certains estiment que je fais partie des premiers rappeurs de Sédhiou, c’est partiellement vrai, car je rappais incognito (rires). Outre Sadi, il faudrait citer Djiby Diaïté (Djibson Wulabaa), Seydou Diamé (Roche), et peut-être d’autres que j’oublie.
Quels ont été les grands succès du PDR ?
Le PDR fut un grand groupe, ayant franchi les frontières régionales pour s’affirmer au niveau national. Il remporta toutes les compétitions départementales et régionales, se classant 3e au plan national derrière « Keur Gui » (Kaolack) et « Bamba J Fall » (Rufisque) en 1997. Lors de la compétition « SIDA » à Gorée en 1998, le PDR se classa 2e, au grand étonnement du public qui le voyait déjà vainqueur. On se souvient encore des concerts à la Semaine nationale de la jeunesse : au rond-point Fass, à Douta Seck et au Centre culturel Blaise Senghor de Dakar, où le groupe fit forte impression. Je n’oublierai jamais le concert au rond-point Fass-Médina, rue 22. Quand le DJ annonça « un groupe venu de Sédhiou », des murmures s’élevèrent, certains quittant les lieux. Mais dès que Boy Diop prit le micro et lâcha deux vers, le silence se fit. Puis la voix d’or de Dji, celle fluette de Tiek et la voix puissante de Lynx subjuguèrent le public. MD pleura de joie, Chérif Sadio criait à s’en rompre les cordes vocales. Tous les Sédhiouois présents à Dakar vinrent se joindre à nous. Un « jambandong » (la danse des feuilles) fut improvisé ! Le public, conquis, scandait : « Sédhiou ! Sédhiou ! Sédhiou ! » La fierté fut immense.

Vous aviez donc un rôle d’encadrement plutôt que d’artiste ?
En dehors du management, j’écrivais aussi des textes que les rappeurs interprétaient avec brio. L’arrangement, lui, était souvent assuré par A.D Lamp Fall ou Moctar Diallo. Le groupe s’éteignit peu à peu avec le départ de certains membres admis au baccalauréat : Petit Sarr, Am Mbaye, Malan Seydi, Moctar Diallo, Ayib Daffé, entre autres.
Je dois un aveu : ce n’est ni par passion ni par amour du rap que j’avais accepté d’en être le manager. Je voulais, selon le principe pédagogique « pour éduquer quelqu’un, il faut le trouver dans ce qu’il aime », encadrer ces jeunes pour leur éviter la dérive. Je voulais leur prouver qu’on pouvait faire du rap sans basculer dans le banditisme, la drogue ou l’alcool. Grâce à Dieu, aucune déviance ne fut constatée.
Avez-vous rencontré des difficultés en tant que manager ?
Je n’ai donc aucun mérite à revendiquer. Pour moi, tout l’honneur revient aux jeunes d’alors, qui ont su tracer eux-mêmes la ligne à ne pas franchir. J’ai néanmoins subi beaucoup d’incompréhensions. Des parents pensaient que je déviais leurs enfants. L’un d’eux, greffier, m’avait même menacé. Un autre déposa plainte pour « mauvaise influence ». Je fus convoqué deux fois à la gendarmerie. D’autres membres furent interpellés sans raison, parfois placés en garde à vue. Une nuit, au rond-point, nous fûmes encerclés : les forces de l’ordre ne trouvèrent rien, sinon un papier sur lequel j’avais commencé un texte de rap (rires).
Que retenez-vous de cette expérience aujourd’hui ?
Le PDR fut une véritable école de vie. Les échanges étaient constants, les débats nourris, les nuits longues. Ce groupe fut un laboratoire social où le vivre-ensemble prit tout son sens. Une solidarité sincère y régnait. Aujourd’hui encore, le contact est préservé : un groupe WhatsApp rassemble les anciens membres.
Entretien réalisé par Abdou Nianthio MANÉ
























































