Reportage à Baghagha (Casamance): Le village martyr renaît de ses cendres
Baghagha ! À l’évocation de ce nom, les avisés pensent tout de suite aux années de braise en Casamance et de ses effets vicieux. De 1990 à 2014, ce village, ancien épicentre de l’économie de la sous-préfecture de Niaguis, a subi la crise en Casamance, à même de désagréger sa structure sociale et économique pendant deux décennies. À la faveur de la paix, il renaît lentement mais sûrement de ses cendres.
Le village de Baghagha, comme de nombreux autres villages en Casamance, a été frappé de plein fouet par le conflit sénégalais en terre casamançaise, qui a duré pendant quatre décennies. Les populations de Baghagha ont subi de nombreux supplices, en raison de multiples attaques de bandes armées, de la destruction de leurs maisons, des déplacements forcés et de l’abandon de leurs moyens de subsistance.
Créé vers 1800, ses fondateurs sont des Baïnounks, comme pour plusieurs villages de la zone. « Baghagha est une déformation de Baxaaxa, un nom Baïnounk qui signifie l’oiseau appelé le francolin. Au fil des années, Mandings, Peulhs, Manjacques, etc…, sont venus. Parce que de coutume, quand d’autres ethnies se mélangent à eux, les Baïnounks ont tendance à se déplacer », renseigne Moussa Dabo, fils de Baghagha et agent de santé.
Le fleuve Casamance limite le village par le Nord et constitue sa principale source de revenus. « Baghagha n’existe que par le poisson. C’est notre or et notre diamant », s’exclame Abdou Faty. L’homme, la quarantaine révolue, rappelle que dans les années quatre-vingt, une nuit de pêche rapportait beaucoup d’argent. « En une nuit, on remplissait une pirogue et on empochait cinquante mille francs (50.000) FCFA », dit-il.
Baghagha tient donc sa réputation de ce fleuve, très poissonneux. Si poissonneux qu’il a attiré des pêcheurs du Fout Tôro, de la Guinée Bissau et du Pakao. « Mon papa est venu ici vers les années 1940. Il a trouvé quelques marins Foutankés ici. Tous étaient venus pêcher parce que les autochtones ne s’y connaissaient pas. À l’époque, ils prenaient juste des tilapias et l’homme vivait bien de la pêche », soutient Djiby Dème.
Goudomp était l’un des rares villages qui concurrençait Baghagha en termes de prise de poissons. « Malgré ça, on fournissait jusqu’au Fouladou. Chaque jour, il y’avait au moins deux véhicules qui quittaient le quai de pêche pour Kolda, compte non tenu de ceux qui partaient vers Ziguinchor », dit-il. Des gens venaient du Mali et de Gambie pour pêcher pendant un ou deux ans. Ils rentraient avec des colis remplis d’habits et de présents.
C’est cette facilité d’empocher et d’amasser de l’argent, témoigne Abdou, que certains n’ont jamais voulu aller ailleurs ou faire autre chose. « Les jeunes de Baghagha ne connaissaient que ce village, Ziguinchor et Goudomp. Et on y allait que pour nous amuser, pas pour travailler. Aucun jeune ne songeait apprendre un métier. C’est maintenant que des jeunes s’éloignent du village pour travailler, parce qu’on vivait bien ici », narre-t-il.
Abdou Faty, pour ironiser, soutient que quand un jeune d’un autre village faisait la cour à une fille dans la zone, il s’assurait qu’il n’y avait pas un jeune de Baghagha qui faisait le charme à la même fille. « Personne ne rivalisait avec les jeunes de Baghagha, c’était perdu d’avance. On avait beaucoup d’argent et on dépensait sans compter. Du coup, on sortait avec qui on voulait, même hors du village », dit-il, sourire aux lèvres.
« J’étais élève à Ziguinchor mais chaque weekend, je me rendais à Baghagha. J’aidais mon oncle à peser les crevettes et j’empochais entre deux à trois mille francs en deux jours. C’était beaucoup d’argent et ça me permettait de me prendre en charge toute la semaine à Ziguinchor. En octobre, après l’hivernage, je rentrais avec au moins cent mille francs. Je m’achetais un vélo chaque année », narre Ousmane Konté, alors collégien.
Baghagha, alors moteur de l’économie locale, faisait des jaloux, dans le voisinage. Mais il était tout de même courtisé. « Quand les jeunes des villages voisins organisaient des soirées dansantes, ils désiraient la présence des jeunes de notre village. Car, non seulement on payait les tickets, mais on consommait toute la boisson qu’ils proposaient aux mélomanes. Ça faisait leur affaire », relate Ousmane Konté, natif de Baghagha.
Au fil des années, le village accueille des Peulhs qui faisaient dans le commerce, des Manjacques qui travaillaient la terre, des Balantes qui ont investi les plantations et d’autres. Un melting-pot qui n’a pas entamé l’identité culturelle des uns et des autres. « Chaque enfant parlait sa langue maternelle à la maison et dans les rues, on parle Manding », atteste résolument Yaya Diallo, jeune commerçant, natif du village.
Baghagha, précurseur du transport informel
Les usines de poissons de Ziguinchor étaient abondamment alimentées à partir de Baghagha. Et certains pêcheurs allaient percevoir leur argent à l’usine. L’argent circulant à flot, les populations se rendaient jusqu’à Ziguinchor pour acheter des produits rares à Baghagha ou allaient s’amuser et rentraient tard dans la soirée. Certains louaient des taxis pour rentrer. De là, est né l’idée de desservir le village par taxi clando.
« C’était une première et ça a été une réussite totale. Parce qu’auparavant, on attendait des véhicules en provenance de Goudomp pour aller à Ziguinchor. Pour le retour, on embarquait dans un véhicule à destination de Goudomp ou Tanaff et on descendait à Baghagha. Les initiateurs de cette desserte se sont bien frottés les mains », indique Ousmane Konté, fils de Baghagha et établit à Ziguinchor depuis les années de braise.
La nouvelle gare routière était fréquentée et l’endroit grouillait de monde. M. Konté renseigne que c’était même une aubaine pour les mareyeurs qui convoyaient leurs prises par ce moyen de transport. « Tout de suite, un coin d’échange économique est né. Des femmes exposaient des mets et les usagers en achetaient et consommaient sur place. Des Maliens ont installé des gargotes et ça marchait bien », dit Ousmane.
Aujourd’hui, les taxis clandos font la navette entre Goudomp et Ziguinchor, avec escale à Baghagha. La flotte dépasse la trentaine de véhicules qui assure la liaison entre les deux villes. Sur cette route (RN6), on ne croise pas moins d’une dizaine de véhicules en quinze minutes. C’est devenu une telle réalité que les policiers ont fini par s’y accommoder et laissent passer. C’est des dizaines d’emplois profités par des jeunes.
1990, le prélude du chaos socioéconomique
Au début des années 2000, une irruption de bandes armées vient perturber la quiétude des habitants du village. « J’étais très jeune à l’époque. Des individus armés sont entrés dans le village. On a entendu des bruits de bottes et des cris, puis des tirs. Personne n’avait jamais entendu ça ici auparavant », atteste Moussa Dabo dit Balaké. L’homme plonge dans un silence, comme pour congédier ce mauvais souvenir.
« C’était le 10 octobre 1990 », se souvient Ibrahima Diédhiou. L’ancien président du Conseil rural dit avoir passé une nuit blanche ce jour. Abib Ly, présent au village ce jour, établit que les assaillants ont bénéficié de complicité interne. « C’était une surprise mais on a constaté des prémices. Il y avait des gens qui se réunissaient dans le village et qui murmuraient une éventuelle indépendance de la Casamance », raconte-t-il.
Ces individus étaient donc aperçus dans le village, ils enrôlaient des gens et ils repartaient tranquillement. Mais personne, ajoute M. Ly, ne s’attendit à une attaque ce jour. « Les commandos venaient de la Guinée Bissau, du Blouf, des Kalounayes, de l’autre rive du fleuve. Ils ont logé à Baghagha Sibenk, un des quartiers du village. Un des assaillants a même effectué sa prière dans la mosquée », rappelle Abib Ly, la mémoire intacte.
Ce jour, il devait se rendre à une fête de danse Diola, le Bougeureub, à la périphérie Ouest du village, à Lagoa, près de Sindone mais curieusement, nombre de ses amis n’ont pas voulu y aller, contrairement à leurs habitudes. « De mémoire, on se déplaçait en groupe, comme dans plusieurs villages. Mais ce jour, on était que cinq (5). Les tambours résonnaient et à un moment, je me suis retiré pour faire un besoin et j’ai entendu des tirs », se rappelle M. Ly.
En plus des crépitements de balles, il vit une lumière jaillir dans le ciel. « C’était la maison d’un nommé El Hadj Habib Thiam qui venait d’être incendiée. Je suis allé avertir mes compagnons que des tirs ont lieu à Baghagha », narre-t-il. Certains proposent de rentrer mais lui n’était pas convaincu de cette idée. « Mes amis insistaient mais je ne voulais pas prendre de risque. Je suis resté, je suis allé me réfugier chez un parent », dit-il.
À peine franchit-il la porte du vestibule de son hôte, il entendit les voix de ses amis, qui rebroussaient chemin en courant. Les assaillants avaient encerclé le village, ils avaient pointé des gens aux différentes entrées de Baghagha. À l’époque, Baghagha n’avait pas de cantonnement et il était à la merci des rebelles, qui flairaient sûrement un éventuel concours des forces de défense et de sécurité et riposter au besoin.
« Ils sont revenus me retrouver chez mon parent. On a passé la nuit sur un petit lit, à cinq, et on entendait les tirs toute la nuit », relate Abib Ly. Les rebelles s’adonnent à des pillages, à des incendies de commerces et ils calcinent des véhicules. Ils ont réquisitionné des chauffeurs et des jeunes pour transporter des tonnes de vivres dans la forêt, à la lisière de la frontière de la Guinée Bissau, avant de les libérer.
Le village venait de vivre son premier cauchemar. Jusqu’à sept (7) heures, bien que le soleil se fût levé, il n’y avait personne dehors. Tout le monde était terré chez soi, plongé dans une soudaine hébétude. À l’aube, sur le chemin du retour, en compagnie de ses copains, ils trouvent un corps sur le sol, à l’entrée de Baghagha, au quartier Santassou. Plus ils avançaient, plus ils en voyaient. Au milieu du village, il y’avait deux autres corps.
Mais ce qui lui a le plus peiné, c’est la mort d’un refugié negro mauritanien qui a échappé aux événements de 1989/1990 dans son pays. « Il a traversé quatre fleuves pour fuir la mort chez lui. Il a passé deux mois à Baghagha et il a trouvé la mort ici dans les circonstances qu’il a voulues éviter en Mauritanie. Ça m’a choqué et chagriné », dit-il. Ousmane Dia, pêcheur et témoin de cette nuit, atteste que huit (8) corps ont été relevés.
À l’arrivée de l’armée, les habitants sortent de leurs chambres. Le réveil est apocalyptique. Les regards sombres remplacent les bouches, qui peinent à s’ouvrir. « Personne ne parlait. On communiquait par les yeux », affirme Abib. Chacun se mit à assembler ce qu’il pouvait emporter comme bagages. Les uns traversent le fleuve pour poursuivre le chemin de l’autre côté de la rive, les autres prennent la route.
Un an sans effectuer la prière du vendredi à la mosquée
Lors de l’attaque, les assaillants ont singulièrement assassiné l’imam d’alors, Bachir Dème, un sage, un érudit ; respecté et vénéré dans toute la contrée. « Ils ont défoncé sa porte, ils l’ont trainé dehors et ils lui ont demandé l’argent de la caisse de la mosquée. Il s’y est opposé et l’un d’eux a demandé à ce qu’il soit tué. Puis ils l’ont criblé de balles et ils sont partis comme si de rien n’était », expose Abib, la voix gorgée d’émotion.
L’imam, éclaircit Abib, avait l’habitude de détourner les musulmans du bois sacré, ce qui n’a pas été du goût de certains habitants. « Dans ses prêches, il en parlait tout le temps parce que des musulmans fréquentaient ces endroits. Il insistait sur l’interdiction de recourir à ces pratiques païennes. Et ça n’a pas plu à certains qui l’ont évidemment indiqué aux rebelles, tout aussi adeptes de ces pratiques », dit Abib Ly.
Son remplaçant, Koutoubo Manafa est assassiné en mai 1993. Les gens s’interrogent sur les réelles motivations des rebelles à s’en prendre aux religieux. « S’ils ciblent les boutiques, on peut estimer qu’ils ont faim et qu’ils sont venus chercher de quoi manger. Et quand ils enlèvent des jeunes, on peut comprendre que c’est pour transporter les vivres. Mais tuer un imam, personne ne comprenait », se désole Ibrahima Diédhiou.
Conséquence de cette tuerie d’Imams, personne ne voulait prendre le relais. « Pendant plus d’un an, les habitants de Baghagha n’ont pas effectué la prière du vendredi en assemblée, dans une mosquée. Chacun craignait d’être la prochaine cible s’il dirigeait la prière », raconte M. Diédhiou. Il a fallu que les sages du village aillent voir l’ancien Imam Râtib de Ziguinchor, Chérif Alioune Aïdara pour le supplier de les assister.
Chérif dirigea la première prière en 1995. Puis, il désigna un religieux de Ziguinchor pour Baghagha. « Imam Mballo quittait Ziguinchor chaque vendredi pour diriger la prière ici. On restait parfois jusqu’au-delà de quinze heures voire plus avant de prier. La route était cahoteuse. Il devait s’assurer aussi qu’elle est sûre pour éviter un braquage ou il devait assurer la provision du jour avant de quitter Ziguinchor », atteste M Diédhiou.
Casanews
























































