La langue mandika est en danger. Le taux de mortalité lexicale est alarmant ! Plus de 16.000 mots ne sont plus usités dans le langage courant et ce chiffre monte crescendo. Par conséquent, c’est une véritable boucherie qui est perpétrée contre cette langue qui se vide de ses plus beaux mots. La journée mondiale du livre célébrée ce 23 avril est un bon prétexte pour faire un plaidoyer en faveur de la publication d’œuvres en mandinka. La stabilisation par l’écrit reste une bonne thérapie pour sauver cette langue qui perd de sa superbe et se meurt, sous l’autel d’un désintéressement à plusieurs coupables !
LA LANGUE MANDINKA FACE AUX ATTAQUES DU TEMPS ET A L’ALTERITE : PLUS DE 16.000 MOTS EN VOIE DE DISPARITION
C’est un carnage silencieux qui sévit contre la langue mandinka et, ce qui est regrettable, c’est « le silence des agneaux » ! L’hémorragie lexicale est bien observable en ville et, malheureusement, gagne de plus en plus la campagne, naguère forteresse de l’art du bien-dire mandinka ! Lors d’une de mes enquêtes de terrain, en terres mandingues, un vieux m’alerta avec une bonne dose d’angoisse dans sa voix : « plus de 16.000 mots mandingues sont en voie de disparition ». Ces mots qu’il avait méticuleusement recensés ne sont plus usités et risquent de tomber dans l’oubli ! Pour preuves : il cita, tour à tour, des terminologies que je n’eus pu rendre signification ou équivalence. Si, même en tutu bantaƞ, je ne pourrais me dédouaner en me cachant derrière mon petit doigt de lieu de naissance ou mon royaume d’enfance, le Baol natal, que dire alors des faliƞ bantaƞ ? Franchement !
C’est effarant ! Le taux de mortalité des mots mandingues est si élevé qu’il mérite une attention toute particulière. C’est une véritable boucherie opérée contre la langue mandinka : une pléthore de terminologies, d’expressions et de périphrases qui disparaissent avec les quelques rares gardiens du temple. Pour preuves : à entendre un jeune mandingue parler sa langue maternelle à la suite ou en échange avec un septuagénaire de la même ethnie, on décèle un certain écart quant à la profondeur et le sens. Si, pour le 3e âge, on sera fasciné par la richesse terminologique, pour le teenager, a contrario, on notera la pauvreté du vocabulaire et la surcharge de virus de mots d’emprunts français et/ou wolof. Ce fort taux de mortalité de mots mandinka s’explique par les attaques du temps. Et si l’altérité constitue la principale faucheuse de locutions mandinka, c’est que cette langue ne se renouvelle pas. Pire, elle n’est pas stabilisée dans le temps ! En d’autres termes, la loi du « kaƞdeemaa » n’a pas régné dans les échanges oraux et, l’écriture qui devrait fixer, reste encore quasi inexistante, malheureusement ! Après une attention critique, on pourra pointer du doigt ceux qui devraient jouer le rôle de passeurs, aussi et surtout, la nouvelle génération qui ne se soucie plus d’une langue riche qui se meure sous l’autel d’un désintéressement coupable ! Pour cette raison, une prise de conscience des locuteurs est souhaitable car, comme avertit Cesar Chavez : « une langue est le reflet exact du caractère et de la maturité de ses locuteurs ».
Toutefois, à s’y pencher de plus près, on réalise que les crimes contre le mandinka ne sont pas seulement à chercher du côté des assauts du temps et de l’altérité ; les incursions étrangères sont plus criminogènes !
LA LANGUE MANDINKA FACE AUX ATTAQUES ETRANGERES !
Si des recherches ont montré qu’il existe 12 pays africains dans lesquels on peut entendre les langues du Mandé, en général, le mandinka (« socé », si vous voulez), en particulier, est, pour l’essentiel, parlé dans l’aire géographique Guinée Bissau, Sénégal et Gambie, comptant 1,5 millions de locuteurs. Les langues étrangères, en règle –respectivement portugais, français et anglais- dans ces pays, influencent, dans une très large mesure, le mandinka. En lieu et place du verbe « influencer », « altérer » pourrait être employé et à juste titre. Car, si l’on s’appuie sur le postulat linguistique selon lequel des langues en contact influencent l’une l’autre avec des interférences à court, moyen et long terme, dès lors, il sera remarquable que le mandinka subît ainsi les attaques de trois langues entre lesquelles il est écartelé, et dangereusement ! Les conséquences seront énormes : le glossaire mandingue trouve des différences selon les zones d’influence. À titre d’illustration : si, pour parler du livre, le mandingue du Sénégal le désignera par « kitaaboo » (encore que, le mot même étant un emprunt arabe, car le peuple mandingue n’a pas de tradition scripturaire, donc ne saurait nommer le livre, qui est un amas d’écrits, dans sa langue. Ah ! J’allais oublier : Ludwig Wittgenstein n’avait-il pas précisé que « les limites de ma langue sont les limites de mon univers » ?) ou « liivuroo » du fait de l’agression du français, en ce qui concerne le mandingue de Gambie, il le nommera « bukoo » ou « buk », tel que prononcé en anglais. Quant à l’appellation en territoire bissao-guinéen, il faudra affronter toute une gymnastique locutrice du fait du portugais et du créole. Pour cette zone, on en trouve à la pelle à côté de « kitaaboo », « livuroo », « bookoo » … ! Ce qui est surtout criminogène à l’endroit du mandinka, c’est que les mots riches sont souvent perçus par la nouvelle génération comme désuets, grossiers, voire grotesques ! Combien de gens se marrent-ils, en entendant un habitant de la campagne ou des villages de l’intérieur user de certains mots qui sonneraient mal à leurs oreilles de pauvres branchés ou de pseudo-modernes ? Aussi, sont-ils légion ces locuteurs qui se gênent de parler un mandinka original –originel, si vous voulez ! Ce mandinka extirpé de tout artifice français ou emprunt étranger semble jeter un certain opprobre sur le locuteur. Ce qui prouve que certains nourrissent des paradoxes : ils sont nombreux à admirer ceux qui parlent une langue étrangère académique mais vouent aux gémonies ceux qui parlent un mandingue soutenu ! Allez savoir !
UNE THERAPIE INTELLECTUELLE POUR ARRETER L’HEMORRAGIE ET SAUVER LE MANDINKA
Aucun endroit du globe, aucune nation, aucune ethnie, aucune langue, ne sauraient évoluer en vase clos. C’est dire que le monde est un village planétaire et la langue mandinka ne saurait rester indemne face aux assauts de l’altérité et des incursions étrangères. Si plus de 16.000 mots mandinka disparaissent -un chiffre de plus en plus à la hausse-, c’est qu’ils ne sont pas fixés à l’oral et, surtout, à l’écrit. Les mots chantés sont restés dans le langage populaire du fait de la répétition. Des chanteurs, tels les griots et poètes, en sont les principaux passeurs. Les arabes ne disent-il pas que la poésie est « le moyen de sauvegarder la culture […] ». Cette sentence arabe trouve sa justification, surtout, en milieu mandingue où l’essentiel du legs culturel est chantonné, pour une large part, à travers chants de circoncis, chants des griots et ceux de Jookaa jaloo. C’est dans cette brèche ouverte par les chants que devraient s’engouffrer, et dans une très large mesure, les intellectuels mandingues. Le mot « intellectuel » est à considérer ici dans toute son étendue de sens et non dans une orientation diplômante quelconque. Autrement dit, tous ceux qui sont versés dans les choses de l’esprit, tels les griots, les jookaa, les conteurs, les écrivains et autres créateurs de sens, devraient produire en quantité et, surtout, en qualité, aux fins de fixer les mots. Car, « la meilleure façon de défendre une langue, c’est de la parler bien, de l’écrire le mieux possible et de la lire beaucoup », selon Gilles Vigneault. Oui, surtout, écrire pour mieux sauvegarder la langue !
Ce qui sera remarquable, dès lors, c’est que les locuteurs mandingues devront opérer une évolution –ici, révolution ne serait pas de trop ! – dans la démarche, en cherchant désormais un rapport de type scripturaire avec les choses de l’esprit. À partir de ce moment, les écrivains, également, devraient opérer un changement de sens. Ici, sens à prendre à la fois comme signification et comme direction. Ce renversement de paradigme devrait conduire les écrivains locuteurs mandingues à écrire en mandinka. Descartes n’eut-il pas jeté les bases de sa langue par son célèbre jet d’encre aux couleurs « français » avec son « discours de la méthode » ? Sous ce rapport, ce mandinka faasaaroo devrait prendre les contours d’une fameuse « défense et illustration de la langue française » opérée par Ronsard et Du Bellay. S’il en est ainsi, chaque écrivain mandingue ne devrait-il pas « se salir les mains dans la boue de son temps », tel que recommandé par Sartre ? De ce point de vue, ne faudrait-il pas opérer une « défense et illustration de la langue » mandinka ?
Au demeurant, ce grand bouillonnement intellectuel ambiant dans la région de Sédhiou devrait connaître sa vaporisation mandinka. Il s’agira de commencer par la traduction de certains classiques de la littérature sénégalaise en mandinka. Les productions d’écrivains sédhiouois devraient être des têtes d’affiche. La version mandinka de « SUR LES TRACES D’UN ENSEIGNANT » de Mamadou Lamine Biaye devrait intéresser les jeunes et les femmes alphabétisés. Les morceaux des « MYSTERES DE NDAO DIALLO » de Ibou Dramé Sylla auraient meilleurs échos s’ils sont lus en mandinka par les sœurs, amies et voisines de la défunte. Le milieu mandingue connaitrait mieux les méfaits du covid en lisant la traduction de « JOURNAL D’UN CONFINÉ » de El O. Massaly. Imaginez un peu la Poconthe « LA VOIX DES RACINES » de Ibrahima Cissé Makalou traduite en mandinka et vulgarisée ! Figurez-vous ! Pour ma part, ma prochaine publication -Wulakaamaa- aura une version mandinka pour permettre au public alphabétisé de lire ces contes tirés du tréfonds mandingue.
UNE BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE ET DES MECENES POUR ACCOMPAGNER LE BOUILLONNEMENT INTELLECTUEL ET LA PRODUCTION

Dans le prolongement d’un échange avec le maire de la commune de Sédhiou, Abdoulaye Diop, avait projeté l’idée d’une bibliothèque municipale. Même si le temps n’eut pu permettre d’en décliner les contours, tout compte fait, il s’agirait d’un haut-lieu des livres où toutes productions qui parlent de Sédhiou, tous les livres écrits par des Sédhiouois y seraient réunis et en bonne place. Également, les productions d’érudits mandingues tels Sitoo Koto Dabo, Jali Foda et les productions en arabe qui devraient être traduites en mandinka devraient y tenir une place de choix.
À côté de ce projet, des bourses de recherche devraient être mises à la disposition des étudiants et chercheurs par les communes et les conseils départementaux pour booster ce bel élan de production.
Également, des mécènes devraient être ciblés pour accompagner, comme il se doit, les productions, traductions et autres stabilisations de chants populaires et de circoncis. Des chants de circoncision bien stabilisés pourraient être publiés et vulgarisés. Aussi, l’ADS qui a un projet de publication des actes du colloque tenu à Sédhiou, devrait-elle penser à la version mandinka. Si toutes ces actions sont bien menées, l’hémorragie que subit la langue mandika s’estomperait. Pour cette raison, nous devons méditer cette maxime : toute langue est véhicule d’une culture, quand une langue se meurt, la culture se meurt !
Par Ibrahima Diakhaté Makama
























































