Beaucoup de lutteurs ne sont plus en activité et mènent une autre vie hors du Sénégal (Europe ou États-Unis). C’est l’exemple de Mouhamadou Sèye connu sous le sobriquet de Boy Sèye. Il explique à DemActu sa nouvelle vie en Espagne.
Entretien.
Comment ça se passe chez vous là-bas en Espagne ?
(Il éclate de rires) Mais… Dembélé, vous n’avez pas pris du temps pour des salamalecs d’usage et vous m’attaquez directement avec des questions (rires). J’avais votre nostalgie. Car, ça fait des années que je n’ai plus de vos nouvelles. Je ne suis pas la lutte comme par le passé. Je ne sais plus comment les choses se passent dans l’arène.
Peut-on savoir si vous avez pris femme là où vous êtes présentement ?
Non, je n’ai pas pris femme ici. J’ai une seule épouse qui est au Sénégal.
Lorsque vous mettiez un terme à votre carrière de lutteur, est-ce que c’était parce que vous aviez atteint l’âge limite de 45 ans ?
Non, ce n’était pas le cas. Il me restait quelques petites années dans l’arène. C’est dire que si je n’avais pas arrêté, je pourrais disputer encore des combats sur deux saisons.
Sinon, quelles étaient les raisons qui vous avaient poussé à raccrocher ?
Je n’avais jamais imaginé voyager pour rester des années ailleurs. J’étais en Italie pour un court séjour. Après, j’ai demandé un visa pour la France. C’est ainsi que je suis venu en Espagne pour bosser et gagner ma vie. Je ne voyais aucune importance d’arrêter ma carrière de lutteur pour rester au Sénégal à ne rien faire. Voilà pourquoi j’ai décidé de venir ici pour mener d’autres activités lucratives.
Avez-vous connu des déceptions dans votre carrière ?
Je n’ai pas connu de déception dans ma carrière. J’avais un métier bien avant de devenir lutteur. Je faisais du commerce. Mais après, j’ai pris la décision d’abandonner ce métier pour épouser celui de lutteur.
Vous êtes l’un des rares champions de votre génération à avoir affronté Balla Gaye 2 et son frère Sa Thiès, deux combats perdus. Quelle lecture en faites-vous ?
Lorsque je croisais le fer avec Balla Gaye 2, c’était pour un challenge financier. C’était un bon combat, tout de même. Je peux dire que c’était comme Tapha Guèye / Yékini, à l’époque. J’avais battu successivement Saloum Saloum et Balla Diouf. Par la suite, Balla Gaye 2 avait perdu face à Issa Pouye et a réussi à terrasser Saloum Saloum. C’est ainsi qu’on avait scellé notre combat. En ce moment-là, les plus gros cachets étaient de 3,5 millions FCFA environ. Et contre Balla Gaye 2, on m’avait payé un cachet de 6 millions FCFA. Je ne pouvais pas cracher là-dessus. J’avais privilégié le volet financier pour accepter de croiser Balla Gaye 2. J’avais accepté de faire face au Lion de Guédiawaye, à 25 jours de l’affrontement.
Vous voulez dire que le combat a eu lieu 25 jours après son montage ?
Le promoteur voulait qu’on se croise la saison suivante. J’avais refusé cette proposition. On a fini par s’affronter durant la même saison. Malheureusement, j’ai mordu la poussière devant Balla Gaye 2. Concernant mon affrontement contre Sa Thiès, il avait été scellé dans un contexte assez particulier. J’avais accordé une revanche à Papa Sow. Le promoteur, qui voulait monter ce combat, avait fait un sale deal avec mon rival. Il avait demandé à Papa Sow de bien se préparer avant de négocier avec moi. À quelques petits jours du combat, je suis tombé malade. Mon entourage m’avait suggéré de faire reporter le combat. Je n’avais pas accepté cela. Le promoteur en question a improvisé un voyage en Casamance, sans aucun moyen. Lorsque je suis revenu, il s’est trouvé que j’ai quitté mon écurie couveuse, Pikine Mbollo. Cela m’a valu d’énormes problèmes. Les gens m’ont combattu à tous points de vue. Ils me mettaient des bâtons dans les roues. Mais, je n’étais pas découragé. J’avais tout laissé entre les mains de Dieu. Je n’ai croisé que des adversaires dangereux dans ma carrière. Je ne me suis jamais présenté lors d’un combat sans être en bonne forme physique. Je ne sous-estime jamais un adversaire. Face à Balla Gaye 2 comme Sa Thiès, j’ai perdu les armes à la main.
Comment votre combat contre Sa Thiès a été scellé ?
Le promoteur Aziz Ndiaye avait ses propres lutteurs. Il me contacte pour un combat et me dit qu’il veut me mettre aux prises avec Sa Thiès. Seulement, je venais de créer ma propre formation dénommée école de lutte Boy Sèye. C’est après que j’ai accepté de m’expliquer avec Sa Thiès, à 25 jours du combat. Mes vrais adversaires, en ce moment-là, c’étaient les Balla Diouf et autres. Contre Sa Thiès, on m’avait payé un cachet de 4 ou 4,5 millions FCFA. Je ne voulais pas refuser un tel montant financier. Balla Gaye 2 et Sa Thiès étaient des espoirs qui montaient, lorsque je les affrontais. C’était intéressant d’en découdre avec eux en ce moment-là. Après avoir courbé l’échine devant Sa Thiès, j’ai serré la ceinture. J’avais bien bossé. Des sacrifices qui avaient porté leurs fruits. Car après, j’ai enchaîné des victoires jusqu’à ce que je décide de venir ici en Espagne.
Vous aviez participé au CLAF de Gaston Mbengue. Peut-on savoir si vous aviez fait des réalisations avec toute la manne financière que vous aviez amassée grâce à ce championnat ?
Avant de devenir lutteur, je faisais du commerce. C’est l’argent gagné dans mes activités commerciales que j’avais investi dans la lutte. J’ai récupéré tout l’argent que j’avais mis dans la lutte. J’ai ma propre maison au Sénégal. Lorsque j’ai été coopté dans le CLAF de Gaston Mbengue, je n’avais pas jeté mon argent par la fenêtre. J’ai fait des investissements. Je ne vais pas tout dévoiler sur la place publique, mais je rends grâce à Dieu.
En votre absence, Eumeu Sène et Modou Lô étaient devenus Rois des arènes. Entre ces deux derniers Rois et leur devancier Balla Gaye 2, qui considérez-vous comme étant le meilleur ?
Balla Gaye 2, Eumeu Sène et Modou Lô sont de fins techniciens. Mais, je tire mon chapeau à Modou Lô. Vous savez pourquoi ? Balla Gaye 2 et Eumeu Sène sont techniquement doués. S’ils avaient respecté leur carrière, il serait difficile de les détrôner. Modou Lô n’a pas le potentiel qu’ils ont. C’est un champion qui est de petite taille. Malgré tout, Modou Lô les a affrontés et leur a tenu tête. Balla Gaye 2 a du talent et de bons soutiens. Donc, s’il respectait bien son job, il allait rester très longtemps sur le trône. Lors de ses grands débuts, le fils de Double Less était plus sérieux. J’ai remarqué qu’il a rectifié le tir depuis quelques saisons. Espérons que ça va continuer.
Donc, vous pensez que Modou Lô a plus de mérite que d’autres anciens Rois des arènes ?
Eumeu Sène est un bon lutteur. Mais il n’a pas la chance de bénéficier d’un bon encadrement. J’ai partagé l’équipe nationale de lutte avec Modou Lô. Son grand-frère l’a amené en équipe nationale. Après les premiers contacts avec lui, j’avais prédit qu’il serait un grand champion. Modou Lô est un champion très sérieux et très méritant. Vraiment, chapeau à Modou Lô ! Il a réussi grâce surtout à sa volonté, son courage et sa détermination. Il mérite amplement son titre de Roi des arènes. J’ai aussi remarqué qu’il a un bon staff. Il respecte ses encadreurs. Mieux, on n’a jamais entendu Modou Lô dans de petits détails. Personnellement, je n’avais pas un bon encadrement, malgré ma claire volonté de réussir. Pour m’en sortir, je m’étais fixé un code de conduite. Je l’ai respecté à la lettre pour faire des résultats. Aujourd’hui, je suis fier de mon parcours.
Quels sont les champions de votre génération qui n’ont pas pu réussir malgré leur talent ?
Nous n’avions pas eu les mêmes privilèges que les jeunes lutteurs actuels. Tu faisais une belle carrière pendant 5 ou 6 ans, avant qu’on ne te propose des jeunes qui montaient. Je peux donner des exemples de lutteurs qui avaient bénéficié d’une certaine faveur. Il y a une certaine logique dans l’arène. Par le passé, tous les lutteurs faisaient des premiers, deuxièmes et troisièmes combats, avant de bénéficier des combats de déclassement et des grands combats. Cela rendait agréables les combats et l’arène était plus qu’attractive. C’est ce qui faisait que, lors des combats du CLAF, les amateurs venaient en masse. Ils étaient sûrs de déguster de très bons combats. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, il faut engager Balla Gaye 2, Modou Lô, Ama Baldé et autres pour que le stade soit plein à craquer.
Comment vivez-vous le phénomène des mouvements 100% tel quartier… ?
Voilà un phénomène qui est en train de tuer la lutte. Je n’y crois pas. Il y a souvent trop d’hypocrisies dans ces mouvements-là. Lorsque j’ai quitté Pikine Mbollo, j’ai créé l’école de lutte Boy Sèye. Mes protégés luttent avec ceux de Pikine Mbollo. J’ai dit à mes poulains que s’ils ne luttent pas avec les champions des autres écuries, ils pourraient rencontrer des difficultés à trouver des combats. Ils ont compris le message et suivi mes conseils à la lettre.
Quel est votre nouveau job en Espagne ?
Depuis que je suis venu ici, mon boss a eu confiance en moi. Il m’a ainsi offert un bon contrat. Je suis dans un village du nom de Zaragoza. Je travaille dans l’élevage. Mon boss fait partie des millionnaires du village. Je suis en train d’apprendre à ses côtés. Dans mes heures creuses, je lis les Khassaïdes de Serigne Touba.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ
























































