Nar Touré, héritier de feu Toubabou Dior, surnommé le Démolisseur de l’arène, accepte de s’entretenir avec nous depuis les USA. Dans cet entretien grand format, il fait de croustillantes révélations.
Comment êtes-vous parvenu à voyager ?
Depuis longtemps j’avais l’idée de voyager en Occident. Et Dieu merci, c’est aux États-Unis que je suis parti. J’ai fait comme tout le monde : j’ai demandé en bonne et due forme un visa. Je l’ai et je suis parti.
Dans quel pays vivez-vous ?
Je vis à New-York City, aux USA.
Depuis quand vous y êtes et vous bossez dans quel secteur ?
J’ai d’abord travaillé dans le domaine de la restauration. Avant de me lancer dans le transport, car je veux être libéral.
Comment vous vivez la lutte sénégalaise à distance ?
Je suis toujours connecté à la lutte sénégalaise. C’est le sport qui m’a fait connaître, qui a aussi bâti la réputation de mon père. Je ne rate aucun grand événement de lutte. Je suis aussi avec grand intérêt les différents débats concernant le milieu de la lutte. Je demeure lutteur et je ne saurais me détacher de ce sport qui m’a, encore une fois, tout donné.
Avec le recul, quelles sont les nouvelles idées qui vous traversent l’esprit pour mieux développer la lutte sénégalaise ?
Avec du recul, je crois qu’il faut œuvrer à quitter l’informel. La lutte doit se professionnaliser. Pour cela, il faudra revoir le CNG, le muer carrément en Fédération : Fédération sénégalaise de lutte traditionnelle (FSLT). On aurait des ligues dans toutes les régions. Dans ce cas, la lutte avec frappe ne se vivrait pas seulement à Dakar. On aurait eu un championnat national, régional en lutte avec frappe comme en lutte simple. On aurait des champions par catégories de poids. On aurait géré le problème de la catégorisation des lutteurs. Enfin, on aurait géré aussi le problème du titre de Roi des Arènes. Car, toutes les catégories allaient s’affronter en Open. Celui qui aurait battu tout le monde deviendrait logiquement Roi des Arènes. L’État sénégalais devra s’impliquer davantage pour policer le milieu et finir avec cette gestion opaque du CNG de lutte.
Aux USA, vivez-vous avec des lutteurs sénégalais ?
Oui, je vis avec de nombreux lutteurs sénégalais ici. Dans la même ville de NYC bien sûr. Ils sont aussi nombreux dans les autres villes et les autres États.
Avec ces athlètes sénégalais, comment vivez-vous aux USA ?
On se côtoie, on se rend visite. Je vois régulièrement Pape Sène qui est venu du Sénégal il n’y a pas longtemps. Il vit comme tous les autres. Il travaille, et à l’instar des autres, s’entraîne comme il se doit.
Pensez-vous que les USA sont un meilleur cadre d’entraînement pour nos champions ?
Les USA, meilleur cadre d’entraînement pour nos lutteurs ? Je ne crois pas. Car, en réalité, pour la préparation d’un combat, un lutteur n’a vraiment pas besoin d’un moniteur de salle de gym, mais d’un coach. Au Sénégal, on a tout ça sur place. Mais attention, je ne dis pas que c’est mauvais de préparer un combat aux USA. Ici, on a de bons coachs en boxe, on a la meilleure nutrition et, bien entendu, les meilleurs spécialistes de santé…
Quelles sont les anecdotes que vous pouvez nous raconter en tant que lutteur dans la préparation d’un combat, surtout sur le plan mystique ?
Il y a beaucoup d’anecdotes à raconter en tant que lutteur. Me concernant et concernant les autres. La première anecdote concerne le plan mystique. On disait à certains lutteurs de ne pas entrer dans les toilettes faute de souiller leur préparation mystique. Donc, certains ne pissaient pas du tout et étaient obligés de le faire au stade. Parfois, les téléspectateurs voyaient qu’on encerclait un lutteur, faisant une haie autour de lui. Ce n’est pas toujours pour un bain mystique ou autres, c’était pour qu’il urine dans le sable. L’autre anecdote me concerne. C’est la chute controversée contre Bismi Ndoye lors du CLAF (Championnat de lutte avec frappe : NDLR). Nous étions tombés ensemble, mais lui, il avait chuté avant moi. On avait chuté sur la tête. Vous savez nous sommes des poids lourds de plus de 120 kg. Donc, une chute sur la tête peut être très dangereuse et même mortelle. Je me suis évanoui suite à la chute et j’ai été réanimé par le médecin, quelques instants plus tard. Mais, j’ai souffert de migraines les jours et mois plus tard.
Quelle est la vraie cause de la crise de la lutte, selon vous ?
Selon moi, la crise de l’arène provient des cachets exorbitants. La flambée des cachets a tué notre lutte. C’est un véritable montage financier que de monter un combat de Balla Gaye 2, Modou Lô, Gris Bordeaux, etc. Je peux dire que les sponsors ont fui ou bien ils se raréfient. Et les entreprises de bonne foi qui veulent accompagner la lutte sont excédées par les cachets incroyables que demandent les lutteurs. Les promoteurs qui ne peuvent financer de leurs poches ont aussi déserté l’arène. Mais, je tiens aussi à souligner que les promoteurs ont joué un rôle très déterminant dans la mort de la lutte. Ils ont scié la branche sur laquelle ils étaient tous assis en s’ouvrant la concurrence. C’est cette bataille larvée des mécènes qui a encouragé les lutteurs et leur staff à toujours demander plus.
Alors, voyant le danger venir, ils s’étaient réunis pour combattre le phénomène en plafonnant les cachets. Mais peu après, chacun voulant être le meilleur qui offre les meilleurs combats, ils ont détruit eux-mêmes les arrêtés de cette Association des promoteurs, en montant des combats de plus en plus chers. Les promoteurs sont les fossoyeurs de la lutte.
La consécration de Modou Lô est-elle une surprise pour vous ?
Modou Lô, Roi des arènes ? ça ne me surprend pas. Il a travaillé dur pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Champion du CLAF dans sa poule, il avait déjà prouvé qu’il se préparait pour quelque chose de plus grand. C’est le sport et Modou Lô peut battre n’importe qui, il faut que les uns et les autres arrêtent de dire n’importe quoi.
Que retenez-vous de Balla Gaye 2 qui a été un apprenti (mécanicien) de votre défunt père au niveau de son atelier à Colobane ?
Balla Gaye 2 est mon frère. Il est très sérieux dans ce qu’il fait. Il a une belle carrière sportive, il fut, jusqu’à ce jour d’ailleurs, le plus jeune Roi des Arènes. Il pourrait aussi réussir dans tous les secteurs à sa portée. Parce qu’il est sérieux, passionné et travailleur. Voilà pourquoi, il pouvait aussi réussir dans le métier de mécanicien qu’il exerçait.
Le «Phénomène» Reug Reug vous inspire quoi ?
Le phénomène Reug Reug. Je pense qu’il est le prototype du lutteur idéal. Il a le courage, la technique et le gabarit qu’il faut. C’est un champion très complet. Il a fait ses armes en lutte simple pour se retrouver en frappe comme nombreux autres athlètes. Ce qu’il a fait, c’est comme apprendre à rouler un vélo avant de monter sur une moto 500 centimètres cube (rires).
Pouvez-vous nous reparler de votre carrière ?
Ma carrière n’est pas encore terminée, je n’ai pas encore 45 ans. Je peux dire qu’elle fut riche, puisque tout comme Adama Diouf et autre Reug Reug, j’ai aussi remporté beaucoup de drapeaux en lutte simple. Finaliste malheureux du premier tournoi Mbeuri Dëmb (organisé par l’Association des Mbeuri Dëmb dont Toubabou Dior était président). J’ai donc réalisé un parcours plus ou moins riche.
Pouvez-vous nous parler de votre passage chez Birahim Ndiaye, un vrai ami de votre pater ?
Quant à mon passage chez Birahim Ndiaye, il a été bref, mais basé sur le respect mutuel. C’est mon père, un ami à mon défunt père. À l’écurie Sakku Xam Xam, Birahim Ndiaye enseigne l’esprit de famille et la gagne.
Racontez-nous un peu de votre combat du CLAF contre Gambie et l’incident qui a eu lieu à cause d’un de votre jeune-frère ?
Mon frère Khadim est un passionné de lutte comme moi, comme notre défunt père d’ailleurs. Ce jour, il voulait coûte que coûte la victoire contre Gambien. Il n’a pas hésité à intervenir dans le combat. Car, il me croyait en mauvaise posture. Je crois qu’avec le recul, mon frère a un peu regretté le geste. Mais on a tous mis ça sur le compte de la jeunesse.
N’avez-vous pas des regrets de n’avoir pas pu réellement suivre les traces de votre défunt papa, Toubabou Dior qui a été un vrai athlète, champion ?
Je dis : non. Non, parce que je crois au destin. Toubabou Dior est unique, moi aussi. Dieu lui avait tracé un chemin, le même Dieu me trace un autre. Je rends grâce à Dieu. Car, j’ai aussi fait mon trou dans l’arène. Des athlètes comme Modou Lô, Lac 2 sont des champions, mais leurs pères n’ont jamais noué un nguimb.
Quels sont les cinq combats qui vous ont marqué ?
Les 5 combats qui m’ont marqué sont : Balla Gaye 2 / Yékini, Balla Gaye 2 / Tyson, le retour de Tyson dans l’arène contre Yékini, Bombardier / Yékini (leur dernier), Modou Lô / Eumeu Sène pour la couronne (le 28 juillet 2019).
Quel souvenir gardez-vous de l’arène ?
Je garde de bons souvenirs de l’arène, surtout lors du CLAF. Une compétition qui servait d’émulation à tous. J’ai si mal de constater que l’ancien Gouvernement en place s’est saigné à blanc pour une arène nationale que tout le peuple réclamait depuis l’ère de nos grands-parents et parents, et voir la lutte mourir aujourd’hui. Quel gâchis, quel paradoxe ! C’est fou ! le CLAF m’a fait connaître la lutte, il m’a fait aimer la lutte, il m’a fait pratiquer la lutte.
Les champions qui n’ont pas pu réussir alors qu’ils étaient très talentueux ?
Il y a de nombreux lutteurs qui n’ont pas pu réussir pour beaucoup de raisons : blessure, malchance, maladie, voyage à l’étranger… Je ne citerai pas de nom, mais je mets cela sur le compte du destin.
Êtes-vous optimiste par rapport à l’avenir de la lutte ?
Je suis optimiste pour l’arène si et seulement si, les lutteurs deviennent réalistes pour casser les cachets et permettre aux promoteurs de servir des combats sans s’endetter. Aux promoteurs aussi, je demanderais d’arrêter d’être les fossoyeurs de la lutte, qu’ils mettent fin à leur concurrence et batailles larvées.
Vos meilleurs moments dans l’arène et avec votre défunt père ?
(Il le dit avec émotion) Mes meilleurs souvenirs dans l’arène, c’est avec mon père. Il vivait mes joies et peines, célébrait à sa manière mes victoires et m’encourageait chaque fois qu’il y avait défaite.
Il s’impliquait totalement dans mes combats : de la préparation physique, mystique jusqu’au coup de sifflet l’arbitre. Je prie pour le repos de son âme et prie pour la paix dans l’arène, au Sénégal, partout dans le monde. Je voudrais aussi saisir cette belle opportunité pour vous remercier. Je vous ai connu travailleur, très respectueux…
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ
























































