REPORTAGE. Emprisonnés de longs mois, les deux principaux opposants politiques sénégalais ont finalement été libérés jeudi soir.

L’annonce est tombée aux alentours de 22 heures, jeudi soir. « Sonko et Diomaye vont sortir de prison, d’une minute à l’autre. Avant minuit, ils vont humer l’air de la liberté », tweetait Madiambal Diagne, journaliste proche du président Macky Sall. La veille, il avait déjà annoncé la libération des deux opposants politiques, membres du parti Pastef-Les Patriotes (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité). Malgré cette première prédiction qui n’avait pas été avérée, la nouvelle s’est aussitôt répandue comme une traînée de poudre.
Une foule impressionnante de militants comme de sympathisants s’était ainsi massée devant la prison du Cap Manuel pour accueillir les deux hommes politiques, emprisonnés depuis plus de sept mois pour Ousmane Sonko et presque un an pour Bassirou Diomaye Faye. Leur libération, 10 jours avant la tenue de l’élection présidentielle prévue le 24 mars, intervient à la suite de l’adoption par l’Assemblée nationale, le mois dernier, d’une loi d’amnistie, très critiquée, concernant tous les « faits se rapportant aux manifestations politiques survenues entre 2021 et 2024 ». Celle-ci intervenait à la demande du président Macky Sall dans une volonté de décrisper la vive tension qui régnait dans le pays depuis la décision du chef de l’État de reporter l’élection présidentielle, initialement prévue le 25 février.
Dans différents quartiers de la capitale, les chants résonnent, des cris de joie fusent, des pas de danse sont esquissés… Dakar est à la fête ce jeudi soir et l’ambiance est survoltée. Sur la route aussi, les conducteurs laissent exploser leur joie : les scooters et taxis klaxonnent à tout va, criant « Sonkooooo ! » à tue-tête.
Des milliers de Sénégalais sont sortis dans la rue pour venir acclamer les deux leaders de l’opposition. Face à la mobilisation impressionnante, que l’on retrouve habituellement lors de victoires au cours de matchs de foot, les convois des leaders ont du mal à circuler. À hauteur du quartier Sacré-Cœur, Bassirou Diomaye Faye, premier sorti de prison, apparaît à travers le toit ouvrant du véhicule. Vêtu d’un boubou bleu pâle, coiffé d’une casquette blanche et d’une écharpe aux couleurs du Sénégal, celui qui fait partie des 19 candidats en lice pour le scrutin du 24 mars salue la foule, souriant. « Sonko est libre ! On a vu votre soutien et votre solidarité », dit-il, aussitôt ovationné.
Soulagement et scènes de liesse
Devant la maison d’Ousmane Sonko, dans le quartier de Cité Keur Gorgui, c’est l’effervescence : des milliers de personnes convergent au fil des heures vers ce lieu, où Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye sont attendus. Venue avec sa fille adolescente, une amie et sa fille, Aminata Sow ne voulait pas rater ce moment. « On aime Sonko, cela faisait longtemps que l’on attendait ce moment, on en rêvait », dit cette mère de famille de 51 ans, tout sourire. Habitant dans le quartier, cette sympathisante vote depuis 2019 pour le président de Pastef.
L’atmosphère est fébrile, chacun attend avec impatience l’arrivée tant attendue des deux hommes. Tous les âges sont réunis : des parents sont venus avec leurs enfants, de nombreuses femmes sont présentes et beaucoup de jeunes ont fait le déplacement pour assister à ce moment. « J’ai pris un taxi depuis Yoff (quartier dakarois à environ 25 minutes de route) avec mon grand-frère dès que j’ai su. C’est important d’être là ! Je suis très ému, on espérait cette libération », applaudit Mamadou Ndiaye, âgé de 21 ans. « Sonko est un homme qui aime la loi, un homme droit. Il nous a montré le vrai visage de l’État avec la corruption, les trafics », développe-t-il. Pendant plusieurs heures, la foule patiente, mais son enthousiasme ne faiblit pas.
Des chants repris en chœur viennent galvaniser la foule, quelques feux d’artifice sont même tirés en l’air et des flammes jaillissent de bombes aérosol détournées. Au-dessus de la mêlée, des portraits d’Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye sont brandis. Aux poignets des militants, des bracelets de Pastef, signe de reconnaissance, clignotent. « On n’a pas les mots… C’est un sentiment de délivrance. Tout le pays, des millions de Sénégalais attendaient cela. Cela va impacter le moral et la motivation de la campagne électorale, c’est certain », avance Nitdoff, célèbre rappeur sénégalais et activiste. L’artiste a lui-même été incarcéré un an au total pour diffusion de fausses nouvelles, outrage et menaces de mort. « Ils sont notre fierté car ils se sont battus pour la libération du pays. Nous avons combattu et défendu la bonne cause », assure-t-il. Pour beaucoup de Sénégalais présents ce soir dans les rues, Sonko incarne une alternative. « C’est le seul espoir du pays, c’est notre espoir de changement. Tout son programme me plaît, il va de l’avant et c’est ce dont nous avons besoin pour développer le pays », souligne Djiby Lo, 53 ans.
Ces libérations semblent clôturer une saga politico-judiciaire qui dure depuis maintenant trois ans entre Ousmane Sonko et le président Macky Sall, mais aussi la justice que l’opposant accuse d’être aux ordres du pouvoir. Un rapport de force féroce qui a provoqué de graves émeutes en mars 2021 puis juin 2023, conduisant à une soixantaine de morts, de nombreux blessés et d’importants dégâts matériels dans le pays. Accusé de viols, Ousmane Sonko a toujours dénoncé un « complot politico-judiciaire » destiné à l’empêcher de concourir à l’élection présidentielle de 2024. Arrivé troisième à celle de 2019, cet opposant radical a connu une ascension fulgurante sur la scène politique. Âgé de 49 ans, l’ancien inspecteur des impôts et domaines a créé le parti Pastef-Les Patriotes en janvier 2014. Il s’est fait connaître avec ses diatribes contre un système corrompu et pour ses positions nationalistes. Désormais maire de Ziguinchor (sud du pays), il a également été condamné pour diffamation contre un ministre, ce qui a remis en question son éligibilité, et a été arrêté dans un troisième dossier pour diverses accusations, dont « appel à l’insurrection ». Sa candidature au scrutin présidentiel ayant été rejetée par le Conseil constitutionnel, il a désigné le 19 novembre dernier Bassirou Diomaye Faye comme dauphin pour porter le « projet Pastef ».
Par Clémence Cluzel (Le Point.fr)























































