Ce mardi, 29 octobre 2024, est un jour très spécial pour le patriarche Balla Moussa Daffé, qui fête ses 84 ans. Pour Demactu, le journaliste Ibrahima Diakhaté Makama saisit l’occasion pour nous parler de ce monument.
Naissance et enfance
Si son père, Papa Massiré Daffé, n’eut pas la hardiesse de quitter son Nioro natal au Mali, pour braver l’inconnu, il serait resté un Malien bon teint et avec, en prime, un accent propre aux Bambaras. Au lieu d’un accent dioula, bosso ou autres, l’agenda divin a fait que nous avons plutôt droit à un Sédhiouois culturellement mandingue avec une voix caverneuse ! Aussi, pour éphéméride, est-il né en ce jour 29 octobre 1940. Sa mère, Maman Fatoumata Kounta Damba est de la famille Cissokho qui fut la première l’hôte du marabout Cheikh Bounama Kounta en 1939. C’est d’ailleurs le saint homme qui eut prononcé – une semaine plus tard – l’adhan dans son oreille droite et l’iqama dans l’oreille gauche, qui eut prédit que son nom allait être intimement lié à celui de Sédhiou ; on connaît la suite ! Pourtant, à l’état civil, il est reconnu Moussa Daffé, mais, il faudra adjoindre Balla (pour les intimes) pour mieux l’identifier et le rendre heureux. Balla ou exactement « Baa-la » se rend par « le cours d’eau de …», indiquant une certaine possession ou propriété d’un cours d’eau, voire une certaine identification par rapport à une mer ou un fleuve ! Pour lui, ce sera le fleuve Casamance, qui borde Sédhiou ! Sédhiou, justement sera son royaume d’enfance dans lequel il maîtrisera toutes les rues et quartiers dès l’âge de 4 ans ( ?!!) du fait d’un grand-père aveugle qu’il devait servir de guide. Ce rapprochement avec Baba Issa Cissokho fera qu’il aimera la forge. Pourtant, il n’en sortira pas indemne ! En d’autres termes, cette chaleur que charrie la forge de Noumoucounda aura une forte influence sur le môme attentionné qu’il fut. À vrai dire, cette forge était fréquentée quasiment par tous les Sédhiouois : les paysans pour leurs instruments de travaux champêtres, les passeurs pour réparation de matériels, les femmes pour les parures et ustensiles de cuisine… Ce qui fait que la forge était une sorte de chaudron où régnait un bouillonnement à haute intensité sociale. Le jeune Balla sera marqué – et au fer rouge – par cet épisode de sa vie. Il aimera, pour toujours, la chaleur familiale et sociale et le contact humain… et sera lui-même très social. C’est parce qu’il verse dans les excès que certains proches pensent même qu’il pousse le bouchon un peu trop jusqu’à priver ses ayants droits : femmes et enfants ! Allez savoir ! (…)
Nonobstant ce trait de caractère sociable, altruiste et affable, il fut un enfant agité et prêt à se battre pour une cause juste. Son adversaire le plus redoutable fut Richard Mané. Ses amis d’enfance et ou camarades de promotion furent Malang Danso, Samba Sy. Matombong Danso … avec qui il partageait les fastes de Sédhiou. (…)
À treize ans, il devait quitter Sédhiou : il fut orienté au lycée Van Vollenhoven de Dakar. Il fut partagé entre la joie de découvrir une nouvelle vie et l’angoisse de devoir se séparer de Sédhiou. Il fut attaché à cette ville par une quasi sacralité dont on ne saurait expliquer exactement. (…) C’est pour cette raison que cette séparation épousa les contours d’arrachement à un amour incommensurable. Ce fut donc une sorte de sevrage brutal à une sève nourricière aux facettes multiples : vis-à-vis de parents-poules, d’un grand frère protecteur, d’un milieu clément à tout point de vue, d’une vie sociale bercée de monotonie rassurante.
Le Bac en poche, il entrera à l’université en 1961. En 1966, il reçut son diplôme de pharmacien. Mais, c’est en 1973 qu’il obtiendra le titre de pharmacien avec le doctorat d’État. Il sera nommé D.G de la SENEPHARMA. Il honorera l’agrégation en 1990. Pour le parcours politique, il fut nommé ministre à 2 reprises en 1983 et 1998, puis ministre conseiller. Nonobstant, qu’il fut plusieurs fois député, toutefois, c’est le poste de maire de Sédhiou de 1990 à 2009 qu’il chérit le plus du fait de son patriotisme de terroir. (…)
Un patriote de terroir
« Mon parti, c’est Sédhiou ! ». Qui ne se souvient pas de cette boutade devenue culte ? Cette réponse servie à Wade lors d’un meeting sonnera telle une profession de foi et un engagement à vie ! Cette sorte de déclaration d’amour envers Sédhiou traversera les décennies et résistera au temps et aux assauts de l’oubli ! Ces flammes qu’on déclare et qu’on fidélise par des actes de tous les jours montre son patriotisme de terroir qu’il a élevé à la dignité de sacerdoce. Il se matérialise en praxis par un don de soi pour le Pakao. Ce prolongement -sous d’autres formes- de ce principe intangible d’un dévouement inébranlable pour Sédhiou se traduit en actes concrets par l’amour indéfectible pour son terroir ; ce qui a inspiré plus d’un et créé des identités remarquables, non seulement dans notre région, aussi et surtout à l’échelle nationale. Pour preuves : de nos jours, nombreux sont des politiques ou hommes publics qui réclament, avec foi, ce patriotisme de terroir. Il est, sans conteste, le précurseur de ce concept qui a enjambé les frontières de la région, voire du pays, pour devenir un phénomène mondial ! En se posant en précurseur, son nom résistera au temps et à l’altérité.
L’odonyme pour être immortel !

Ce qui permet le plus à Balla Moussa Daffé de fixer au mieux son nom dans la mémoire collective, c’est l’odonyme ! Ce dernier consiste à donner le nom d’un établissement ou lieu publics à un parrain. C’est donc un système de parrainage. D’après Pierre Ardallou, donner le nom d’une personnalité à un lieu public est une forme de « système honorifique local ». S’il en est ainsi, si Balla est parrain d’un lieu, cela constitue tout un symbole. Pour Bouvier, c’est « à partir du 17e siècle, on entre dans une ère nouvelle, celle des toponymes de décisions crées par les autorités en place qui supplantent les noms créés peu à peu par l’usage populaire ». En d’autres termes, le système des odonymes est vieux de plus de 4 siècles ! (…) Mais les parrains de places, rues et établissements scolaires au Sénégal étaient, pour l’essentiel, des Français. Jugez-en vous-mêmes : Place Protet, Avenues Roume, Jean Jaurès, Lycées Charles De Gaulle, Van Vollenhoven … furent des dénominations ancrées dans les consciences populaires des Sénégalais. Il aura fallu l’avènement d’Abdou Diouf à la magistrature suprême du Sénégal pour qu’on assistât à un changement de paradigme dans l’odonymie des édifices publics, Avenues, Rues, Places… Ousmane Sonko, le maire de Ziguinchor, fera autant.
En ce qui concerne les « rebaptisations » des établissements scolaires et centres de formation, la nomination du professeur Iba Der Thiam au département de l’Education jouera un rôle déterminant, instruit qu’il fût, de traduire en actes concrets cette vision de « nationalisation » des établissements scolaires. Et…, alea jacta est, on assistera à un renversement sans précédent dans l’ordre de désignation des parrains de 1983 à 1988, période pendant laquelle il dirigea ce ministère. La politique en lame de fond de cette « nationalisation » fut de donner un « visage » sénégalais à nos établissements.
Balla Daffé : parrain d’un lycée et d’un pont à Sédhiou !
Sédhiou, justement, verra son Nouveau lycée baptisé Balla (?!!) Moussa DAFFE. Mais ce qui fait tilt dans les esprits à propos de ces appellations, c’est que tous ces parrains sont des défunts. Autrement dit, un parrain vivant…, il faudrait creuser pour savoir. Hormis le Président Wade qui a donné son nom au lycée de Dagana par le truchement de Oumar Sarr Professeur Moussa Daffé est le seul parrain de lycée encore parmi nous (je n’exclus en aucun moment de me tromper et les lecteurs ne manqueront pas de me rectifier au besoin !). On constatera alors qu’en dehors d’un président de la République qui aura signé un décret en sa faveur (de toutes manières, il le mérite !), le Maire honoraire de Sédhiou est le seul vivant parrain – qu’il vive pendant longtemps parmi nous ! Pour les édifices publics, il faut signaler le cas du CICAD avec Abdou Diouf et Macky Sall himself (pour avenue) et sa femme (pour un établissement public de santé). Dans l’Hexagone, on note également deux cas restés célèbres. On sait que Victor Hugo, 4 ans avant sa mort, avait donné son propre nom à l’Avenue sise chez lui. Il y a eu également la Place Général De Gaulle en 1944, 26 ans passeront avant la mort de l’emblématique président ! D’ailleurs, c’est De Gaulle qui a le plus d’odonymes, suivi de Pasteur et Hugo est à la 3e place en France. Au Sénégal, Cheikh Anta Anta Diop et Léopold Sédar Senghor sont au coude à coude, suivent Cheikh Amadou Bamba et El Hadji Malick Sy.
En France, une vielle Loi datant du 5 avril 1844 interdit de désigner un vivant pour parrain d’un lieu public. Le Conseil de Paris avait délibéré en 1938 n’autorisant l’appellation qu’aux personnes décédées au moins il y a 5 ans. Car, d’après Delphine Gerbeau : « il est préférable, d’éviter d’attribuer (un lieu public) le nom d’une personne vivante, notamment lorsqu’elle exerce des responsabilités politiques »… Au Sénégal, on n’en a cure du moment qu’il semble y avoir la jurisprudence Wade quant au lycée de Dagana. On verra que l’ancien ministre-Maire de Sédhiou fera partie des exceptions aux côtés de Wade, Diouf, Hugo, De Gaulle. Depuis la décentralisation, le code des Collectivités territoriales encadre les odonymies et c’est l’Art L2121-29 qui en édicte les modalités. Dans notre pays, à des exceptions près, c’est quasiment le même cheminement.
En soufflant, ce 29 octobre, sur sa 84e bougie, le patriarche Balla Moussa Daffé est fêté par toute Sédhiou et tous les Sénégalais. Demactu lui souhaite une longue vie et une santé inébranlable pour le reste de la clepsydre.
Extrait des Mémoires de Balla Moussa Daffé, à paraître !
Par Ibrahima Diakhaté Makama
























































