Dans les rues animées de Dakar, de Sédhiou en passant par Pikine jusqu’à Sandaga, la musique est partout. Elle s’échappe des smartphones, se transmet par Bluetooth, s’accumule sur des cartes mémoires et des disques durs. Pourtant, derrière cette effervescence numérique se cache une réalité scientifique et sociale brutale : le droit à la copie privée est une promesse non tenue.
Justement, c’est quoi la copie privée ?
Imagine : tu achètes un disque dur, une clé USB ou un nouveau téléphone dernier cri au marché Sandaga. Ton but ? Y mettre tout le dernier album de Wally Seck, de Youssou Ndour, de Viviane Ndour, de l’UCAS Jazz Band de Sédhiou, ou encore les clips de Daara J, Dip ou Ngaaka Blindé, pour les regarder dans le car rapide ou chez toi, tranquillement.
La loi dit : OK, c’est ton téléphone, tu as le droit de copier la musique dessus pour ton plaisir personnel. On ne va pas t’envoyer la police parce que tu écoutes ton morceau préféré dans ton salon ! Mais, comme aucun de ces artistes ne peut venir te voir à chaque fois que tu fais une copie sur ton téléphone pour te réclamer une pièce, on a inventé une petite astuce : On ajoute une toute petite taxe (une pièce de monnaie symbolique) sur le prix du téléphone ou de la carte mémoire au moment où ils entrent au Sénégal.
Cet argent va dans une cagnotte gérée par la SODAV. Ensuite, Mme Ngoné Ndour et son équipe partagent cette cagnotte entre les musiciens, les producteurs, les chanteurs, y compris les chanteurs religieux de Touba, Ndiassane, Médina Baye, etc. C’est un peu comme si, à chaque fois que tu achetais un verre vide pour boire du jus de bissap gratuit chez toi, tu donnais cinq francs à celui qui a fait le bissap pour le remercier.
En théorie juridique, la copie privée est cette compensation versée aux artistes pour l’utilisation licite de leurs œuvres dans la sphère familiale. Au Sénégal, c’est un cri étouffé. Malgré un cadre légal existant, le mécanisme de perception peine à s’imposer face aux géants de l’importation. Ce n’est pas seulement une question de chiffres ; c’est le récit d’un patrimoine qui s’effrite parce que ses créateurs n’ont plus de quoi s’acheter du papier ou des cordes de kora.
Le Sénégal a été un pionnier avec la loi n° 2008-08. Ce texte reconnaît explicitement le droit à une rémunération pour la copie privée. Pourtant, la mise en œuvre reste un labyrinthe de douleur. Selon la SODAV, les pertes sont colossales. Pendant que les consommateurs stockent des gigaoctets de culture, l’artiste sénégalais nourrit le monde de ses rythmes, mais ne reçoit en retour que le silence des algorithmes.
Que doit faire l’État ?
L’État ne doit plus simplement « regarder » la loi. Il doit faire le devoir d’un bon père de famille : signer et faire respecter les textes qui obligent les importateurs de téléphones et de tablettes à verser cette redevance à la douane ; donner les moyens techniques à la SODAV et aux acteurs culturels pour tracer les supports numériques qui entrent sur le territoire.
Que doivent faire les acteurs culturels ?
Chers artistes, rappeurs, porteurs de voix de nos confréries, arrêtez d’aller voir l’État en rangs dispersés ! Si chacun tire la couverture de son côté, tout le monde finit par dormir au froid.
Comme le dit un proverbe africain : « Un seul doigt ne peut pas ramasser la farine, même si c’est le plus long de la main. » Si les artistes ne forment pas un bloc uni pour faire une « seule main », les géants de l’importation continueront de danser sur vos silences. Il faut une seule voix pour réclamer un seul droit.
Si nous continuons à consommer l’art sans protéger le sol sur lequel il pousse, nous finirons par hériter d’un désert culturel. Il est urgent que l’État, les importateurs et la société civile s’accordent, pour que le prochain clic sur un smartphone ne soit pas un vol, mais un acte de soutien ; pour que les larmes des artistes se transforment enfin en une juste reconnaissance de leur génie.
Par Cheikh Omar DRAMÉ, dit Fotifo, diplômé de l’ENA (École nationale des arts)

























































