Administrateur culturel, diplômé de l’École nationale des Arts (ENA), Cheikh Omar Dramé dit «Fotifo» explique, dans cet entretien, les industries culturelles et créatives qui, selon lui, un moteur de créativité, d’emploi et de rayonnement culturel. M. Dramé salue la démarche du Président Diomaye, qui entend mettre en place une économie de la culture, en renforçant les mécanismes de financements existants.
Entretien.
Avec l’alternance, est-ce que les autorités sénégalaises et les acteurs ont conscience des niches d’emplois dans le secteur des industries culturelles et créatives (ICC) ?
Vous savez, les ICC sont un moteur de créativité, d’emploi et de rayonnement culturel, et elles font face à des enjeux passionnants dans un monde en constante évolution. Autant au niveau local qu’à l’international, on assiste à une montée en puissance du business de l’art et de la culture, notamment auprès de la jeunesse. Certains secteurs, comme le cinéma, connaissent depuis quelques années un véritable essor, positionnant certains pays tels que la Côte d’Ivoire, le Congo ou le Nigeria comme des bâtions culturels incontournables au niveau mondial.
Prenons le Nigeria comme exemple. Il fait partie de ces pays bénéficiant de ressources culturelles largement reconnues à l’international. En quelques années, la musique «Naija» et le phénomène «Nollywood» sont devenus des références globales suscitant une vague d’intérêt croissante auprès du public.
Mamadou Moustapha Ba, ancien Ministre chargé du Budget et des Finances, à l’occasion du vote du budget (2023) du Ministère qui était en charge de la Culture avait déclaré, qu’au Sénégal, la contribution du secteur de la Culture dans l’économie nationale, sur la base du PIB révisé en 2014, est de l’ordre de 40 à 50 milliards FCFA. Plusieurs études, montrent que le secteur des ICC emploie, 20% de jeunes dans le monde. Selon l’UNESCO, le secteur a généré près de 30 millions d’emplois dans le monde. Donc voyez-vous, ces chiffres démontrent le fort potentiel de croissance d’un secteur considéré́ comme l’un des plus porteurs au niveau mondial.
Du Président Poète, Senghor, qui a beaucoup contribué au rayonnement culturel du Sénégal, tous les pouvoirs qui se sont succédés ont apporté leur contribution à leur manière dans le secteur culturel, malgré des différences de vision, de priorités, et des contextes socio-économiques différents.
Justement, c’est le lieu de saluer la démarche du Président Diomaye Faye qui entend mettre en place une économie de la culture, en renforçant les mécanismes de financement existants comme le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA), le Fonds de Développement des Cultures urbaines (FDCU) devenu Fonds de Développement des Cultures urbaines et des Industries créatives (FDCUIC), le Fonds d’Aide à l’Édition (FAE) et le Fond de Soutien aux Manifestations culturelles (FSMC). À travers cet acte, le Président Diomaye a démontré que la rupture ne signifie pas de mettre fin à toutes les initiatives de son prédécesseur, même si elles sont bonnes.
Pourtant, malgré́ leur influence majeure et largement reconnue dans le secteur culturel et artistique, les ICC au Sénégal n’ont pas encore déployé́ la totalité́ de leur potentiel. Et pour cause, en dehors de grandes figures connues au-delà̀ des frontières ou de certains outsiders ayant bénéficié́ de la visibilité́ permise par l’essor du numérique et le potentiel de viralité des réseaux sociaux, de nombreux acteurs culturels évoluent encore dans le secteur informel, par manque de formation, d’accompagnement ou de la faiblesse de moyens financiers.
Selon vous, qu’est-ce qu’il faut faire ?
Ce qu’il faut, c’est de mettre en place de véritables outils matériels et financiers afin d’apporter le cadre et la structure nécessaires à la promotion de la culture sénégalaise, de participer à l’émergence des acteurs locaux en fournissant le réseau et surtout les outils numériques et technologiques qui permettront d’accroitre leur visibilité́, et, plus globalement, d’accompagner le développement des différents sous-secteurs.
Bien que l’État fait beaucoup d’effort, met en place des programmes d’appui financier et d’accompagnement des acteurs dans la structuration, la formation, l’évènementiel, l’édition, etc., le rôle des investisseurs privés reste quand même important afin de dynamiser le secteur qui, rappelons-le, se relève avec difficultés après avoir été́ fortement impacté par la crise de la Covid 19.
Pour ce faire, je souhaite la réalisation de projets conférant une grande notoriété à la création sénégalaise notamment, d’organiser d’abord, des États généraux ou Assises de chaque sous-secteur (livre, théâtre, cinéma, photographie, design, cirque…), pour aboutir à produire ensuite dans chaque sous-secteur, un plan stratégique de développement, qui doit faire l’objet d’un suivi régulier des plus hautes autorités du pays.
Pourquoi a-t-on besoin de cette synergie des acteurs pour booster l’économie culturelle ?
Il est plus qu’urgent que l’ensemble des acteurs privés réalisent le potentiel de l’Industrie culturelle et créative et décident d’y apporter leur soutien. Aujourd’hui, ce secteur emploie 20% de jeunes entre 15 et 29 ans à travers le monde, dont 45% de femmes. La structuration des métiers de l’art et de la création est une nécessité́, autant pour le Sénégal qui en tirera le bénéfice en termes de promotion culturelle, création d’emplois et dynamisation de l’économie, que pour les entrepreneurs du secteur souhaitant sortir de l’informel ou pour les entreprises qui pourront diversifier leurs activités en attribuant une partie de leur budget RSE au développement d’un secteur porteur d’emploi.
Chacun doit jouer sa partition. Une fois les acteurs du privé mobilisés aux côtés des acteurs et organismes clés du secteur des ICC, il sera plus aisé d’entamer un dialogue avec les organismes étatiques afin de discuter des possibilités de mettre en place des politiques publiques plus adaptées aux réalités et besoins du système culturel. C’est ainsi qu’avec l’appui de toutes les parties prenantes, nous pourrons redonner à l’art et à la culture, leur véritable place dans notre société́ et dans l’économie nationale.
La dénomination du département ministériel a fait couler beaucoup d’encre, certains soutiennent que ce n’est pas une bonne approche d’avoir à la fois un Ministère de la Jeunesse des Sports et de la Culture, selon vous est-ce-que c’est une bonne rationalisation ?
Vous savez, je n’ai pas la même perception avec ceux qui soutiennent cela. Le plus important à mon avis, c’est d’avoir d’excellents résultats. Voyez-vous dans d’autres pays comme : la Belgique par exemple, on a le Ministère des Affaires étrangères, du Commerce extérieur, et des Institutions culturelles ; en Australie, le Ministère de l’Immigration, de la Citoyenneté et des Affaires multiculturelles ; le Kenya, le Ministère de l’Égalité des Sexes, de la Culture, des Arts et du Patrimoine ; en Afrique du Sud, le Ministère des Sports des Arts et de la Culture ; en Indonésie, le Ministère de l’Éducation de la Culture de la Recherche et de la Technologie ; Au Royaume-Uni, le Ministère du Numérique, de la Culture, des Médias et des Sports ; en Tanzanie, le Ministère de la Culture, des Arts et des Sports, etc.
Tout ceci, pour vous dire que, nous ne sommes pas le seul pays au monde où il existe un mariage entre la culture et d’autres secteurs. La culture, comme disait mon Professeur Seyba Traoré, c’est le Tout. Elle est connue pour sa transversalité donc en quoi cela peut-il constituer des obstacles pour l’atteinte des résultats fixés ?
L’autre élément de réponse, c’est la lutte, qui est considérée au Sénégal comme le sport national, pratiquée essentiellement par des jeunes, lors d’un combat de lutte, nous constatons que certes c’est du sport, mais 99% de ce qui se fait dans l’arène est culturel et artistique. Encore une fois, tout ce qui compte ce n’est pas la dénomination ou l’intitulé d’un ministère mais plutôt d’avoir une excellente gestion axée sur les résultats, à travers une répartition claire, précise et concise des services et missions.
Le legs du Président Macky Sall considéré tel un cadeau empoisonné pour le nouveau régime, est-ce que cela n’impactera pas le secteur culturel ? Également, il semblerait que vous avez eu à collaborer avec le Président Diomaye dans l’opposition, pouvez-vous nous en parler ?
D’abord, je prie Allah Le Tout Puissant de faciliter la mission au Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye. Selon M. Sarré, le nouveau porte-parole du gouvernement, la situation économique laissée par le Président sortant est catastrophique. Il révèle que le Sénégal «cumule une dette de 15.184 milliards FCFA» À en croire à M. Sarré, une grande partie de cette dette est libellée en devises. Il note que 85% des recettes fiscales du Sénégal vont au paiement de la dette et aux salaires de l’administration publique. Donc, on a pas besoin d’être économiste émérite pour comprendre que les 15% restants de ces recettes fiscales ne peuvent financer le projet que le Président Diomaye appelle «la transformation systémique du Sénégal».
Il faut rappeler qu’en allant voter le 24 mars 2024, les Sénégalais étaient conscients de la situation économique, sociale et culturels du pays ; c’est pour cette raison que l’élection a été pliée au premier tour. Les nouveaux gouvernants connaissent les urgences donc, c’est à eux de jouer. Néanmoins, à l’état actuel il serait difficile de faire un bilan. Nous avons une nation à guérir et nous jouons tous un rôle essentiel pour soigner ses blessures.
Effectivement, dans le cadre de la mise en place de la plateforme F24, j’ai eu à travailler avec Diomaye, à l’époque Secrétaire général de Pastef, pour élaborer la charte et le règlement intérieur de ladite plateforme de lutte. J’ai été mandaté par M. Bougane Guèye, le Président de notre Mouvement, et Diomaye par Ousmane Sonko, Président de Pastef. Je retiens de lui, une personne courtoise qui fait preuve d’une résilience remarquable. Son engagement aux côtés du peuple sénégalais ne souffre d’aucun doute pour le moment. Il faut rappeler que c’était très difficile de s’opposer au Président Macky Sall, pendant que beaucoup de nos compatriotes avaient peur de s’exprimer, nous avons occupé les médias pour dénoncer ce que l’on caractérisait d’injustices et de dictatures. Et, logiquement, pour cette transformation systémique du Sénégal, nous avons besoin fondamentalement de Culture.
De plus en plus on parle d’industries culturelles et créatives. Justement, de quoi s’agit-il ?
Les Industries culturelles et créatives (ICC), comprennent les filières du livre, du cinéma, la presse écrite, la radio, la télévision, de la musique enregistrée, le multimédia et des jeux vidéo. Elles désignent les secteurs d’activités ayant comme objet principal la création, le développement, la production, la reproduction, la promotion, la diffusion et la commercialisation des biens, des services et des activités qui ont un contenu culturel, artistique et patrimonial. Les ICC intègrent à la fois une dimension symbolique, technologique et économique. Le dénominateur commun de ces industries culturelles et créatives, est la Créativité.
Le concept d’industrie culturelle a été inventé par Théodore Adorno et Max Horkheimer, figures marquantes de l’école de sociologie allemande de Francfort en 1947. Dans un contexte d’émergence des médias de diffusion, ils n’étaient pas d’accord de la manière dont on exploite les œuvres culturelles. Ainsi, à la fin des années 70, il est réapparu de nouveaux médias au premier rang la télévision, alors on assiste au déplacement du concept d’«industries culturelles» qui passent du point de vue grammatical de singulier au pluriel, pour désigner par là une pluralité de secteurs économiques davantage qu’un processus unique. Les industries culturelles constituent, donc, un passage des œuvres uniques à celles des œuvres reproductibles.
Il est important de noter que toutes les expressions culturelles ne sont pas considérées comme industries culturelles et créatives. Certaines ne sont pas reproductibles et elles sont dans les industries créatives. Il s’agit du spectacle vivant (danse, théâtre, cirque), des arts vivants (arts plastiques, photographie, design) de l’artisanat d’art, de l’architecture, du patrimoine (musée, bibliothèque, archéologie), de la publicité. Ceci explique l’expression Industries culturelles et créatives. En un mot, les Industries culturelles et créatives sont les forces vives de notre culture.
Entretien réalisé par Abdoulaye DEMBÉLÉ


























































