Ibrahima Diakhaté Makama, plus connu sous le surnom de Pape Diakhaté, est un journaliste, professeur de philosophie, écrivain et analyste politique. Dans cette interview exclusive qu’il a accordée à DemActu, il passe à la loupe les élections législatives anticipées du 17 novembre prochain. Avec des arguments très solides, essentiellement basés sur des faits et observations, le plénipotentiaire de Sédhiou déclare que ceux qui misent sur un hypothétique divorce entre Sonko et Diomaye sont dans l’erreur.
Entretien.
Le top départ est donné pour la campagne des législatives. Peut-on considérer que les élections du 17 novembre sont particulières ?
Absolument ! Des facteurs inédits se conjuguent pour qu’elles revêtent un aspect singulier, et pour cause ! De prime abord, ce sont des élections dites anticipées. Autrement dit, elles sont programmées en avance par rapport au calendrier électoral du fait d’un artifice constitutionnel encadré. Ensuite, elles sont remarquables du fait qu’elles constituent les premières du genre dans notre histoire politique. Et, enfin, elles sont distinctes du fait qu’elles suivent juste après une élection présidentielle, elle-même inédite de par l’issue : un opposant qui gagne dès le premier tour et lequel opposant n’étant même pas le leader de sa formation. La problématique découlant de cette performance appelle une confirmation, dans le prolongement de cette victoire inscrite au fronton du palmarès politique. Diomaye Faye, qui fut le numéro 2 du parti le PASTEF-les Patriotes, avait engrangé 54% ; par conséquent, Ousmane Sonko, son mentor politique, se doit d’avoir un quotient électoral plus élevé. Au cas échéant, ce ne sera que logique politique ! A contrario, cependant, ne pas dépasser ce chiffre-symbole serait, comme qui dirait : heurter de front un artefact ! Vous pourriez me rétorquer que ces élections ne sont pas du tout de même nature et ne s’inscrivent pas dans un même contexte. À coup sûr : oui ! Sauf que, tout compte fait, en dépit de ces constats, cela pourrait se révéler bizarroïde, et politiquement parlant, soulever moultes questions ! Si le Pastef perd les élections, ce serait une catastrophe pour le parti au pouvoir. À toutes ces remarques, il faudra ajouter, pour le signaler, un président sortant tête de liste, Macky Sall, en l’occurrence. En plus, il y a quatre grands pôles pour sonner le glas d’une bipolarisation légendaire dans le paysage politique. Dès lors, nous voilà, donc, embarqués dans des élections au cocktail explosif et excitant en originalités qui donnent à ces joutes politiques des contours assez remarquables !
Ce qui est remarquable également, c’est qu’à la veille de ces élections aussi singulières, le président de la République s’est adressé aux Sénégalais de manière solennelle. Que retenir de cette sortie ?
Du point de vue purement fond, je trouve qu’il a réussi un bel exercice et, ce qui frappe, c’est qu’il avance en se bonifiant et dans une très large mesure même. Il affiche plus de sérénité et domine son sujet et prend de plus en plus ses aises. Si vous voulez une analyse technique, tenez : il a respecté 6 des 7 aspects d’une communication bien réussie, parmi lesquels les plus déterminants : le « message doit être clair », « bref, mais efficace » ! Toutefois, au plan forme, on ne sait pas exactement quel est le format usité : est-ce un discours à la nation, une déclaration ou un point ou conférence de presse ! On serait tenté de penser qu’il eut adopté une formule à vrai dire hybride. À ce titre, j’estime, très humblement, qu’un simple communiqué et/ou un trivial tweet auraient suffi ! Mais, comme moi, tu as fait communication et tu comprends mieux que moi que la chose com’, celle politique notamment, s’appuie sur des piliers tels l’opportunité, le timing, l’impact sur la cible (un des 4 composants de la communication) …, entre autres. À ce titre, si le président avait choisi de parler aux Sénégalais, je postule qu’il avait voulu jouer une carte politique, et à fond, pour faire bouger les lignes et en sa faveur ! Quoi de plus normal ; c’est la politique qui a fait de lui le numéro 1 des Sénégalais à ce jour et il n’y a que la politique pour faire maintenir ce rang enviable.
Pourtant, votre déduction tranche avec ce que nous avons suivi : contre toute attente, il n’a pas appelé à voter pour le Pastef et, moins, il n’a pas demandé aux Sénégalais de lui donner une majorité confortable. Pourtant, il pouvait faire la demande pour mieux gouverner et faire passer le programme à propos duquel il avait été élu. Votre avis dessus ?
(Sourire en coin). Très belle question ! Mais, je pense avoir rappelé l’un des principes de la communication : « …bref, mais efficace » ! En prenant de la hauteur et en se posant comme le Père de la nation sénégalaise, il assure son rang et rassure les Sénégalais, en même temps, Par cette posture, Bassirou Diomaye Faye cherche à séduire l’électorat hors Pastef ! Son bassin électoral, ça c’est de l’acquis. Il faudra grappiller autres parts pour avoir une victoire éclatante et une majorité écrasante au soir du 17 novembre prochain. En voulant procéder de la sorte, il veut rallier certains Sénégalais dubitatifs, d’autres qui pensent, à tort ou à raison, que le Pastef a pris le dessus sur la République et, surtout, ceux qui attendent de lui, dans leur droit ou dans l’erreur, qu’il mette, et confortablement, le costume de président. Ces personnes semblent, enfin, convaincues de sa prise en main de son rôle de président. C’est dire qu’il assume, et dans la plénitude de ses fonctions, la stature de président de la République. On pourrait même dire que nombre d’entre eux sont vaincus, sans emphase, aucune ! Dans son opération-séduction (la com politique, le marketing politique, encore plus, c’est aussi et surtout une affaire de charme), il a également tenu un discours empreint d’empathie ! Pour preuves, j’appelle les mots de réconforts et de soutien à l’endroit des populations en proie aux lâchers du fleuve et à la réponse servie quant à la question sur la situation délictuelle de Bougane Guèye Dany, à qui il souhaite de retrouver les siens.
Dans son adresse, ce qui a le plus retenu l’attention des observateurs politiques, c’est de renvoyer les propos de Ousmane Sonko à l’auteur himself, pour une meilleure clarification. Beaucoup d’observateurs politiques lisent cette sorte de contre-pied vis-à-vis de son 1er ministre comme un cinglant désaveu. Pire, d’autres analystes vont même jusqu’à déclarer que c’est le début de la fin du compagnonnage du duo de choc Diomaye – Sonko … ?
Ceux qui postulent pour un divorce entre le binôme Sonko-Diomaye veulent seulement se cacher derrière leur petit doigt d’opposant ! Comment peut-on arrimer sa stratégie politique sur l’électrochoc d’un « duo de choc », pour reprendre ta formule. Ceux qui pensent comme tel ou qui attendent leur séparation risquent de déchanter au lieu de déhancher. En d’autres termes, certains politiciens de l’opposition qui misent sur un vol en éclats de cette entente sont en panne de stratégie. Je considère que cette posture est plus celle des opposants que celle des analystes politiques. Car, en examinant avec froideur les signaux politiques qu’ils renvoient, ce n’est pas demain la veille de leur désamour ! Je puis vous dire que les prémices d’une conflagration politique ne sont pas encore là ! Je présume que de beaux jours sont devant eux, du moment que le sucre s’est déjà dissout dans le miel et sans le sucre, le miel n’en serait pas un !
Vous semblez être sûr de la solidité de leur collaboration. Qu’est-ce qui fonde votre assurance ?

Je ne vois pas les choses en termes d’assurance. Je ne pratique pas l’art divinatoire. (Rires). Comme disait l’autre philosophe : « sur la terre des hommes, il faut faire le métier des hommes et laisser le reste à Dieu » ! Donc, homo sum, alors…
J’essaie juste d’examiner, avec froideur et lucidité requises, les événements qui se déroulent sous nos yeux. Écoutez : je ne sais pas ce que leur réserve l’agenda divin, toutefois leur divorce ce n’est pas pour demain; Ah oui, je le pense sincèrement. Une bonne analyse politique doit s’appuyer sur des faits observables de manière empirique. Et, à ce propos, il subsiste un ensemble de faisceaux factuels qui renforcent ma position. Je vois plutôt une stratégie politique savamment orchestrée par ce tandem. Eh oui, « Machiavel sommeille en toute politique » On pourrait la nommer de « théorie du compas » ! Parce que le compas a ceci de particulier : il s’appuie sur deux branches intimement liées, ce qui garantit son efficacité. Ayant pourtant le même objectif, elles ne font toutefois pas la même chose et l’une complète l’autre en parfaite harmonie. Lorsque l’une s’occupe du centre, l’autre s’occupe de la périphérie. Au moment où Sonko est à Dakar-Arena, Diomaye est vers la frontière Est du pays, à Bakel et environs. Les branches du compas : l’une fixe l’axe l’autre trace les contours. S’inspirant à merveille de ce matériel géométrique, de la même manière, Sonko s’occupe du parti pendant que Diomaye s’occupe de l’État. Dans cette répartition de rôles, Sonko s’intéresse aux Pastéfiens pendant que Diomaye charme le reste des Sénégalais. Son discours valide ma perspective. La complémentarité parallèle ne s’arrête pas là. Et, c’est la diplomatie qui nous permet de mieux comprendre cette répartition des tâches. Pendant que Diomaye semble entretenir des relations avec le monde occidental, son 1er ministre s’en détourne. La preuve : le Premier ministre soutient ouvertement la Palestine pendant que le Président flirte avec la France. On pourrait en dire autant de la crise de la CEDEAO et autres. Tenez : après les visites du Président en Mauritanie, Côte d’ivoire, la participation aux rencontres de la CDEAO, son Premier ministre lui se rend au Rwanda, au Burkina Faso et au Mali. Tout se passe comme si le Président et son Premier ministre ne veulent pas mettre tous les œufs du Sénégal dans un même panier. Le même modus operandi sera appliqué pour ces élections, pour qui sait observer : Sonko galvanise les troupes pastéfiennes et tente de les maintenir mobilisées jusqu’au soir du 17 novembre, au même moment, Diomaye essaie de rallier à la cause pastéfienne ceux qui ne sont pas militants du parti. Et, Dieu sait que c’est d’une redoutable efficacité ! À ce titre, on pourrait emprunter la célèbre formule de Paul Desmarais, «… les deux sont importants mais on ne peut pas avoir l’un sans l’autre ». Toutes raison qui font que je vois Sonko et Diomaye en mode fusion et non mode fission, en colistier et non en collision ! Même si pour Talleyrand : en politique, « la trahison est une question de date », si date, il y aura, peut-être, c’est encore loin devant nous ! Pour l’heure, sur le terrain, on constate que Sonko rallie des opposants pour la liste qu’il dirige, concomitamment, le Président essaie de rassembler les autres Sénégalais. En d’autres termes, Sonko gère les 54%, pendant que Diomaye administre les 46% ! N’est-ce pas François Bayrou qui disait ex-cathedra que « le ralliement ça ne marche jamais, ce qui marche, c’est le rassemblement ». C’est parce que « le ralliement, ça ne marche » pas à tous les coups que le président de la République prend la peine de rassembler.
Si le ralliement ne marche pas, pourquoi alors faire ce qu’on pourrait appeler un reniement par rapport à la rupture systémique en acceptant les transhumants qui furent jusque-là bannis du Pastef ?
Dès l’abord, je dirai : le réalisme politique ! On évoque des sondages en défaveur du Pastef ; je ne sais pas si c’est vrai. Soit ! Pour ma part, si Pastef accepte à présent la transhumance enrobée dans le ralliement et autres soutiens de la liste, c’est plus l’aspect psychologique qu’arithmétique. S’il en est ainsi, ils cherchent à saper le mental de l’opposition qui commence, peu à peu, à se remettre du chaos du 24 mars dernier et à prendre ses aises. Mais, à la loupe, le plus déterminant, c’est surtout un message à décoder, envoyé à Macky Sall, en vue de le dissuader d’un éventuel retour. D’ailleurs, ses proches susurrent sa venue pour le jeudi 30. Ils ne veulent pas que Macky Sall gâche leur fête en pesant lourd sur les élections. Pour mieux comprendre la dynamique, mettons sur la table d’analyse la fonction politique de la majorité des ralliements. En observant bien le profil de ces personnes, on réalise que ce sont quasiment des maires ! Et à y regarder de plus près, ce qui est remarquable dès lors, c’est que ce sont les élus locaux, surtout les maires qui faisaient la force charnière du Président sortant et l’épine dorsale de l’APR (Alliance pour la République). Souvenez-vous de cette fameuse rencontre avec les élus en vue de peser sur une 3e candidature ou 2e mandat de 7 ans (ce sera selon !) ! Si cette force explose, Macky Sall manquerait de pivots sur lesquels s’appuyer pour décliner sa nouvelle posture d’opposant et c’est le parti même qui risquerait de s’effondre Et, en bon scientifique qui a prégnance sur la réalité ferme, Macky Sall croit aux chiffres ! Il a dû commanditer des sondages. Son profil psychologique montre un combattant qui ne veut jamais perdre. Sous ce rapport, s’il flaire une cuisante défaite, il renoncera. Mais, s’il sent le coup, il battra campagne et fermement !
Est-ce une bonne décision pour Macky Sall de diriger la liste ?
Le résultat des élections nous édifiera ! Qui aurait pu diriger la liste pour le compte de son parti ? Le problème : après lui, c’est le désert ! Il n’est pas étranger à cette situation voulue et entretenue. Il travaillait, avant de partir, à pouvoir reprendre son parti au moment voulu. Il savait que si Amadou Ba gagne, il perdrait son parti qui l’eut investi. Également, je pense qu’il trouve (comme beaucoup d’observateurs politiques) Amadou Ba trop asthénique pour être le leader de l’opposition. De ce point de vue, il a à cœur de doper les troupes pour offrir du répondant au Pastef. Toutefois, il subsiste une équation à plusieurs inconnues : quel discours pour accrocher les Sénégalais, quel rapport avec Amadou Ba, quelle attitude vis-à-vis de ces leaders du bloc générationnel comme Barth, Bougane, Pape D. Fall, Thierno Bocoum, quelle suite à donner s’il perd ou s’il gagne…?
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ



























































