Il y a plus de dix ans, alors que je servais au ministère du Commerce comme Conseiller technique chargé des PME, puis comme Secrétaire général de l’ASPIT, la « crise de l’oignon » faisait déjà couler beaucoup d’encre… et beaucoup de larmes chez les producteurs. Surproduction, chute vertigineuse des prix, pertes post-récolte en cascade, importations massives de poudre d’oignon transformée. Aujourd’hui, les constats de 2013 sont, à quelques détails près, les mêmes qu’en 2025.
Ce qui relevait autrefois d’un dysfonctionnement ponctuel est devenu, au fil des années, une aberration de routine, installée dans la normalité.
Chaque année, des montagnes d’oignons jonchent les routes de Podor, de Saint-Louis, du Notto Diobass ou de Matam. On y voit des producteurs, debout dans la poussière, impuissants devant des sacs entiers qu’ils doivent brader… ou jeter. Des femmes qui pleurent un revenu perdu. Des jeunes découragés, prêts à abandonner la terre qui les a vus naître. Dans le même temps, à Dakar ou Ziguinchor, les ménages paient l’oignon à prix d’or, faute d’un approvisionnement stable hors saison.
On a fini par s’habituer à l’absurde. À cette danse entre surabondance et pénurie. À ces paradoxes qui blessent silencieusement, annuellement, les mêmes familles, dans les mêmes régions, avec la même indifférence.
Mais il est temps d’arrêter de détourner le regard. Il est temps de redonner du sens à ce que nous produisons. De remettre de la dignité dans les sillons que tracent nos agriculteurs. Et de dire, enfin, que l’oignon sénégalais mérite toute notre attention parce qu’il incarne bien plus qu’un simple légume : il est le symbole d’une agriculture qui retrouve son autosuffisance et sa souveraineté.
En 2025, le pays a produit plus de 450 000 tonnes, largement au-dessus de ses besoins nationaux évalués à 350 000 tonnes. Mais si le pays est, en apparence excédentaire, il reste structurellement dépendant. Il produit plus qu’il ne consomme mais distrait, pour ne pas dire gaspille, l’essentiel de cet excédent par défaut de planification, d’anticipation, de conservation, et de transformation.
L’abondance, au lieu d’être une opportunité se transforme très vite en un piège pour les producteurs, condamnés à brader leur récolte. Puis vient la pénurie, que certains entretiennent pour spéculer sur la flambée des prix.
Le problème ne réside pas dans les volumes produits, mais dans l’organisation et la structuration de la filière. Car l’autosuffisance ne se mesure pas seulement en tonnes récoltées, mais dans l’aptitude à organiser la production dans la durée, à gérer les circuits de distribution et à capter la valeur ajoutée localement.
Tant que la filière oignon restera livrée aux caprices de la saison, à l’informel et à la dépendance vis-à-vis des importations, le Sénégal continuera de produire sans se nourrir et à exporter ce qu’il aurait dû transformer localement.
En effet, cette abondance masque un paradoxe : le Sénégal importe massivement de la poudre d’oignon transformée, notamment des Pays-Bas, tout en faisant régulièrement face à des pénuries sur ses propres marchés. En 2023, ces importations ont franchi la barre des 1,2 milliard de FCFA. Le fait que des oignons cultivés localement puissent être exportés à bas prix, puis réimportés sous forme de poudre à forte valeur ajoutée doit nous interroger.
Ce paradoxe, loin d’être un phénomène conjoncturel est ancré dans une routine structurelle qui échappe à toute logique : absence de planification, manque d’infrastructures de stockage, spéculation incontrôlée, dispersion des acteurs et intervenants. Durant les pics de production, les prix s’effondrent, les oignons pourrissent par milliers, faute de débouchés organisés. Hors saison, les prix flambent, rendant le produit inaccessible aux ménages. La valeur ajoutée échappe aux producteurs locaux, tandis que les intermédiares se remplissent les poches et les industries nationales importent ce que le pays aurait pu transformer. Voici résumé le tableau !
Parmi les réponses concrètes au paradoxe de l’abondance contre-productive, une piste mérite aujourd’hui une attention soutenue : la stratégie du séchage post-récolte. Elle repose sur la la déshydratation qui libère entre 15% et 30% du taux d’humidité de l’oignon pour mieux la conserver. Trop longtemps négligée, cette technique constitue pourtant un levier décisif pour désengorger les marchés lors des pics de production, prolonger la durée de vie des denrées et inscrire l’agriculture sénégalaise dans une logique de transformation locale et de résilience économique.
Des solutions innovantes, portées par des talents locaux, existent déjà. L’inventeur sénégalais Ibrahima GUEYE, soutenu à l’époque par l’ASPIT, avait conçu plusieurs modèles de séchoirs — solaires ou à biocombustibles — adaptés aux différentes échelles de production. Alliant ressources locales (typha, coques d’arachide ou de mangue) et respect des normes sanitaires, ces équipements accessibles permettent un séchage contrôlé, écologique et nutritivement préservé. Leur potentiel, aussi bien économique que social, est immense.
Au delà de la promotion des techniques de séchage, un autre chantier d’avenir mérite d’être ouvert sans tarder : celui du conditionnement de l’oignon frais, entier ou prédécoupé, en sachets hygiéniques et prêts à l’emploi, destinés aux supermarchés, marchés urbains et boutiques de proximité.
Une telle innovation incarnerait un choix stratégique lucide, celui d’une agriculture résolument tournée vers les modes de consommation contemporains et les besoins réels du quotidien des ménages. Au Maroc et en Afrique du Sud, ces technologies existent déjà. Elle repose sur des techniques de lavage, de découpe,de conditionnement sous atmosphère modifiée ou sous vide qui permettent de conserver les oignons frais plusieurs jours, voire quelques semaines, tout en maintenant leurs qualités organoleptiques intactes.
Au total, je préconise une approche simple et pragmatique pour sortir durablement du paradoxe de l’oignon sénégalais.
Cela passe par quatre leviers complémentaires :
- le séchage post-récolte, pour réduire les pertes et permettre une mise en marché différée ;
- la transformation en poudre, prolongement naturel du séchage, afin d’alimenter localement le marché et réduire notre dépendance aux importations ;
- le conditionnement semi-industriel de l’oignon frais, entier ou prédécoupé, pour mieux répondre aux exigences des consommateurs urbains ;
- et une planification plus étalée et rigoureuse des récoltes, pour stabiliser l’offre et les prix sur l’année.
Les bénéfices seraient considérables : des revenus revalorisés pour les producteurs, un meilleur accès à un aliment de base pour les ménages, l’émergence de nouvelles filières agroalimentaires légères et innovantes, et le développement d’un tissu agro-industriel local, solide et ancré dans nos territoires.
Cette vision n’est pas une chimère car l’innovation sénégalaise est une véritable une promesse. Une promesse de créativité, d’adaptation, de génie concret. Il suffit de la révéler, de la soutenir, de lui faire confiance. Alors, ce qui semblait encore impossible hier deviendra une évidence de demain.
Malick SONKO,
– ancien Conseiller technique au Ministère en charge du Commerce, de l’Industrie et des Petites et Moyennes Entreprises
– ancien Secrétaire général de l’ Agence Sénégalaise pour la Propriété Industrielle et l’Innovation Technologique


























































